Collection « Recherches »
LA COLLECTION « RECHERCHES » À LA DÉCOUVERTE Un nouvel espace pour les sciences humaines et ...
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Collection « Recherches »
LA COLLECTION « RECHERCHES » À LA DÉCOUVERTE Un nouvel espace pour les sciences humaines et sociales
Depuis le début des années 1980, on a assisté à un redéploiement considérable de la recherche en sciences humaines et sociales : la remise en cause des grands systèmes théoriques qui dominaient jusqu’alors a conduit à un éclatement des recherches en de multiples champs disciplinaires indépendants, mais elle a aussi permis d’ouvrir de nouveaux chantiers théoriques. Aujourd’hui, ces travaux commencent à porter leurs fruits : des paradigmes novateurs s’élaborent, des liens inédits sont établis entre les disciplines, des débats passionnants se font jour. Mais ce renouvellement en profondeur reste encore dans une large mesure peu visible, car il emprunte des voies dont la production éditoriale traditionnelle rend difficilement compte. L’ambition de la collection « Recherches » est précisément d’accueillir les résultats de cette « recherche de pointe » en sciences humaines et sociales : grâce à une sélection éditoriale rigoureuse (qui s’appuie notamment sur l’expérience acquise par les directeurs de collection de La Découverte), elle publie des ouvrages de toutes disciplines, en privilégiant les travaux trans- et multidisciplinaires. Il s’agit principalement de livres collectifs résultant de programmes à long terme, car cette approche est incontestablement la mieux à même de rendre compte de la recherche vivante. Mais on y trouve aussi des ouvrages d’auteurs (thèses remaniées, essais théoriques, traductions), pour se faire l’écho de certains travaux singuliers. L’éditeur
SOUS LA DIRECTION DE
Bernard Baudry et Benjamin Dubrion
Analyses et transformations de la firme
Une approche pluridisciplinaire
Éditions La Découverte 9 bis, rue Abel-Hovelacque Paris XIIIe 2009
S
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978-2-7071-5801-7 En application des articles L. 122-10 à L. 122-12 du code de la propriété intellectuelle, toute reproduction à usage collectif par photocopie, intégralement ou partiellement, du présent ouvrage est interdite sans autorisation du Centre français d’exploitation du droit de copie (CFC, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris). Toute autre forme de reproduction, intégrale ou partielle, est également interdite sans autorisation de l’éditeur.
©
Éditions La Découverte, Paris, 2009.
Introduction
Questionnements théoriques et empiriques sur la firme : croiser les regards d’économistes, de gestionnaires et de juristes
Bernard Baudry et Benjamin Dubrion1
Longtemps absente des débats académiques, la firme est depuis quelques années un objet d’étude important pour plusieurs disciplines, donnant lieu à des discussions parfois vives entre les analystes. Le propos de cet ouvrage est justement d’apporter un éclairage sur cette institution centrale du capitalisme. Nous avons privilégié deux questions centrales. La première renvoie aux multiples débats théoriques sur ce qu’est une firme. Comment l’appréhender ? Comment la différencier du marché ? Comment caractériser cette institution centrale du capitalisme ? La seconde traite des multiples mutations empiriques que connaissent les firmes modernes, et qui affectent aussi bien les frontières de la firme que son organisation interne. Enfin, nous présentons quelques enjeux et perspectives futures qui nous paraissent importants pour poursuivre le débat. Par ailleurs, nous justifions dans cette introduction notre démarche, qui croise délibérément les regards de trois disciplines, l’économie, la gestion et le droit, car nous pensons qu’un tel croisement ne peut qu’enrichir notre compréhension de la firme.
L’ANALYSE THÉORIQUE DE LA FIRME : DÉPASSER LA DIVERSITÉ DE L’APPROCHE CONTRACTUALISTE C’est parce que les faits bruts n’existent pas en tant que tels que l’analyse théorique de la firme est incontournable. Vouloir étudier la firme et ses transformations suppose en amont de s’entendre sur certains concepts centraux, sur le sens de ces concepts et leurs interrelations pour qualifier 1. Nous tenons à remercier l’université Lyon-2, la mairie de Lyon, le Conseil général du Rhône et la région Rhône-Alpes pour leur soutien financier.
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l’objet « firme ». En effet, les faits ne prennent sens qu’au regard des grilles théoriques mobilisées pour les analyser. Un minimum de conceptualisation est donc nécessaire. Il s’avère alors indispensable de définir ce qu’est une firme si l’on veut l’analyser. À ce titre, étudier théoriquement la firme est d’autant plus intéressant que depuis quelques années, les grilles d’analyses plus spécifiquement construites en économie et gestion se sont fortement développées. Depuis les années 1970, la théorie économique néoclassique s’est vue de plus en plus remise en cause, notamment au regard de son incapacité à rendre compte de manière réaliste de la firme. Quand elle analyse la firme, l’approche néoclassique se focalise sur l’effet des variations relatives de prix sur les inputs et outputs, dans un contexte de concurrence libre et parfaite au sein duquel l’objectif du producteur est la maximisation du profit. Réduisant la firme à une fonction de production, cette approche a peu d’intérêt pour qui veut comprendre comment les facteurs de production sont alloués au sein de la firme. De même, aucune réflexion n’est proposée pour résoudre la question des frontières de la firme, notamment par rapport au marché. Notons toutefois que si les chercheurs ne disposent de grilles d’analyses plus réalistes de la firme que depuis quelques années, certaines réponses aux limites de la conception néoclassique de la firme – réponses certes toutefois partielles – ont été apportées bien avant les années 1970. Ainsi que l’a retracé Machlup [1967] dans un article désormais célèbre, les controverses concernant l’étude des entreprises sont bien antérieures aux années 1970. En effet, plusieurs travaux datant des années 1930-1940 débattaient déjà, à l’époque, de la pertinence de la théorie néoclassique au regard du comportement réel des firmes et des individus qui en sont membres. Les « vingt et une conceptions de la firme » repérées par Machlup [1967, p. 26] dans la littérature illustrent à quel point il est erroné de penser que l’entreprise était absente des interrogations des chercheurs au début du XXe siècle. Néanmoins, a posteriori, il apparaît bien aujourd’hui que c’est fondamentalement à partir des années 1970 que l’économie et la gestion se sont fortement intéressées à la firme. Sans prétendre à l’exhaustivité, il est aujourd’hui possible d’identifier deux grandes perspectives, l’une dans le prolongement de la théorie néoclassique, l’autre en rupture, chaque perspective rassemblant par ailleurs des travaux variés mais complémentaires. Dans la première catégorie on distingue d’une part les constructions purement contractuelles qui, dans la lignée de l’approche néoclassique, se sont développées dans le cadre de la théorie de l’agence et que l’on retrouve aujourd’hui par exemple chez Laffont et Martimort [2002], et d’autre part celles, plus institutionnelles, élaborées dans le prolongement de Coase [1937] et au sein desquelles on peut différencier la théorie des coûts de transaction dont le représentant majeur est Oliver Williamson [1975, 1985], et la théorie des droits de
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propriété représentée par Oliver Hart (Grossman et Hart [1986], Hart et Moore [1990], Hart [1995]). Dans la seconde catégorie, plus hétéroclite, moins homogène que la première on trouve (1) les approches évolutionnistes construites dans la lignée des travaux de Penrose [1959] puis plus récemment de Nelson et Winter [1982] et qui prennent sens aujourd’hui dans les théories de la firme fondées sur les ressources et les compétences ; (2) la théorie « autrichienne » développée chez Foss et Klein [2002] ; plus récemment, (3) la théorie de la firme comme « entité » cherche à se constituer sur la base des apports de plusieurs disciplines (Biondi, Kirat et Canziani [2007]) ; (4) enfin, et tout particulièrement en France, notons l’existence de l’approche conventionnaliste de la firme, elle aussi au croisement de plusieurs champs disciplinaires (Gomez [1996], Eymard-Duvernay [2004]). Cette diversité actuelle peut paraître pour le moins étonnante. Pourtant, chacune de ces approches cherche, à sa manière, avec ses concepts propres, à éclairer les trois grandes questions considérées aujourd’hui comme étant au cœur de « la » théorie de la firme, théorie conçue comme une représentation abstraite du fonctionnement des entreprises. Il s’agit (1) de la question de la nature et de l’existence des firmes (qu’est-ce qu’une firme et pourquoi les firmes existent-elles ?), (2) de la question de leurs frontières (qu’est ce qui limite l’étendue des firmes et par rapport à quel(s) autre(s) mode(s) d’organisation de l’activité économique ?) et (3) celle de leur organisation interne (comment les firmes allouent et rémunèrent-elles les facteurs de production qu’elles emploient ?). Évidemment, chaque approche parvient à répondre avec plus ou moins de succès à ces questions. De même, de manière générale, chacune semble plus « spécialisée » dans le traitement d’une question relativement aux autres. Ainsi, comme nous le verrons tout au long de cet ouvrage, les constructions théoriques mobilisées proposent leur propre définition de la firme et avancent des explications spécifiques quant aux frontières de la firme et au fonctionnement de son organisation interne. Compte tenu de ce qui précède, il n’est ainsi pas étonnant de débuter la première partie de cet ouvrage par un article intitulé « Qu’est-ce qu’une firme ? ». Dans cet article, Geoffrey Hodgson déplore l’absence de définition consensuelle chez les économistes contemporains, alors que selon lui des économistes comme Coase (en 1937) s’étaient efforcés de définir la firme. Hodgson insiste surtout sur le fait que, et c’est là la contradiction, la multiplication des travaux sur la firme depuis les années 1970 a en fait plus obscurci qu’éclairer les choses, et il dénonce l’utilisation abusive de termes flous et confus comme quasi-firme, formes hybrides, marchés internes. Il est indispensable selon lui de différencier la firme du marché, et il plaide ainsi pour une approche plus institutionnelle donnant une place centrale au droit pour qualifier cette organisation particulière du capitalisme.
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Prolongeant cette discussion, Bernard Baudry et Benjamin Dubrion s’efforcent de montrer qu’à l’intérieur du courant dominant en économie, à savoir l’approche contractualiste, il existe une grande diversité des analyses, aussi bien pour définir la firme que pour comprendre le rôle joué par ses frontières. Les auteurs posent alors la question de savoir si les théories contractualistes de la firme se complètent ou au contraire se concurrencent, et défendent l’idée qu’elles sont complémentaires quand elles traitent de la nature de la firme, mais substituables quand elles analysent ses frontières. La dernière contribution de cette première partie, consacrée à l’analyse théorique de la firme, est le fruit de gestionnaires. S’appuyant sur les apports de l’économie, la gestion et la sociologie, Alain Desreumaux et Jean-Pierre Bréchet prolongent les réflexions qu’ils mènent depuis quelques années dans leur recherche d’élaboration d’une théorie de la firme fondée sur le projet, ou Project-Based View. Ils cherchent alors à dépasser les théorisations existantes de la firme pour les réconcilier sur la base du concept central de projet, ouvrant la voie à une analyse stimulante de l’entreprise et plus largement de l’action collective.
LES TRANSFORMATIONS EMPIRIQUES DE LA FIRME MODERNE : GOUVERNANCE, FRONTIÈRES ET ORGANISATION INTERNE Du point de vue empirique, les transformations rencontrées dans et autour de la firme depuis quelques années questionnent également les chercheurs. L’évolution des relations de sous-traitance, la multiplication d’accords de coopération interentreprises, le développement des formes dites « en réseau » rendent de plus en plus difficile l’identification des frontières de la firme. Au sein des firmes, plusieurs mutations touchant par exemple la relation d’emploi ou l’organisation des pouvoirs de décision interpellent les chercheurs sur les modes de coordination des actions des individus qui prévalent entre les membres d’une même entreprise. Si les trois questions vues précédemment sur la nature, les frontières et l’organisation interne de la firme sont de nature théorique, leur traitement n’en éclaire pas moins la réalité des entreprises en donnant un sens aux transformations en cours. Elles ont en outre des implications « pratiques » non négligeables, selon les réponses données. À titre d’exemple, les réponses que l’on apportera à la question la plus abstraite voire même philosophique de la nature de la firme peuvent avoir des implications majeures très différentes. Les économistes ont beaucoup débattu et débattent encore au sujet de l’essence de la firme. Pour certains, dans la lignée de Coase [1937] et Simon [1947, 1951], la firme repose d’abord et avant tout sur une relation d’autorité entre l’employeur et l’employé. Cette relation est caractérisée par le fait qu’en échange d’un salaire, l’employé accepte de suspendre son pouvoir de décision pour laisser
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son employeur ou supérieur hiérarchique décider à sa place des actions qu’il a à exécuter. Cette conception de la firme, basée sur la spécificité de la relation d’emploi, fait écho aux analyses juridiques définissant le contrat de travail à partir du lien de subordination. Mais certains économistes réfutent cette approche. Ainsi, pour des auteurs comme Alchian et Demsetz [1972] ou Cheung [1983], la relation d’autorité entre l’employeur et l’employé ne constitue en rien le caractère distinctif de la firme. Pour eux, la firme n’est qu’un simple nœud de contrats ne se distinguant pas en soi du marché. Pour reprendre Alchian et Demsetz [1972, p. 777], « elle n’a aucun pouvoir de contrainte, d’autorité ou de discipline différent au moindre degré d’un contrat marchand ordinaire entre deux personnes quelles qu’elles soient », ce qui conduit finalement les auteurs à considérer que la relation entre un employeur et un employé n’est finalement pas différente d’une relation marchande classique : « le contenu du présumé pouvoir de diriger et d’assigner les travailleurs à différentes tâches [est] exactement le même que le pouvoir d’un petit consommateur de commander et d’affecter son épicier à différentes tâches » [ibid.]. Les implications « pratiques » du raisonnement des auteurs précédents sur la nature de la firme sont fondamentales, notamment en matière de droit social. Si la perspective de Coase et Simon entre en résonance avec le droit actuel, il n’en est pas de même pour celle de Alchian et Demsetz. En effet, si l’on considère que rien ne distingue fondamentalement la firme du marché et que la relation d’emploi n’est pas différente d’une relation d’achat-vente classique, il devient difficile de justifier l’existence d’un droit particulier – le droit du travail – dont l’objectif est précisément de tenter de rééquilibrer la dissymétrie inhérente à la relation entre employeur et employé. Les règles encadrant la relation d’emploi n’ont pas dans cette optique à être différentes de celles encadrant les relations entre un consommateur et son épicier, pour reprendre l’image des deux auteurs. Poussé à l’extrême, le droit du travail n’a pas de raison théorique d’exister selon ce raisonnement. Les évolutions et transformations des entreprises suscitent des questionnements dont l’éclairage par les débats théoriques sur la firme conduit au même type d’implications « pratiques ». Ainsi, par exemple, en matière de compensation d’externalités négatives comme la pollution ou le licenciement, qui doit-on considérer comme responsable lorsque les firmes en sont à l’origine ? D’emblée, on pourra tout simplement répondre « ces mêmes firmes », mais à quoi/qui renvoie alors le terme « firme » ? Quels membres de la firme vont finalement devoir compenser les préjudices subis par d’autres ? Les actionnaires ? Les salariés ? Les transformations récentes touchant les frontières et l’organisation interne des firmes soulèvent elles aussi de nombreuses interrogations « pratiques ». Concernant la question des frontières de la firme, les évolutions en matière d’intégration/désintégration verticale, le développement
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des modes d’organisation dits « hybrides », les stratégies d’achat/vente des firmes, la complexification des relations clients/fournisseurs ont des conséquences pratiques posant des problèmes impliquant les dirigeants d’entreprises comme les salariés. Par exemple, jusqu’à quelle limite pousser l’intégration de l’activité d’une entreprise par une autre ? Est-ce pertinent d’externaliser telle division de l’entreprise ? Ces évolutions en matière de frontières ne sont par ailleurs pas indépendantes des transformations rencontrées au sein de la firme, transformations qui, elles aussi, posent de nombreuses questions. Ainsi, suite à un rachat, il n’est pas rare que des doublons existent sur certains postes de travail. Comment gérer ces doublons ? Faudra-t-il licencier une partie du personnel ? Comment gérer des salariés qui travaillent physiquement ensemble sur le même lieu, exécutent les mêmes tâches et sont pourtant encadrés par des règles de gestion du personnel différentes du fait qu’ils appartiennent à des entreprises différentes ? Quel mode d’organisation interne adopter ? C’est à ce type de questionnement que cherchent à répondre les théories de la firme et que cet ouvrage collectif est consacré. Deux remarques doivent être avancées à ce sujet. D’une part, du point de vue empirique, le découpage présenté ici entre les trois angles d’analyse de la firme peut apparaître d’une certaine manière superficiel. Dans les faits, il est en effet parfois difficile de délimiter strictement les questions liées aux frontières de celles liées à l’organisation interne. Les deux sont en interrelations fortes. De même, la manière de répondre à la question de la nature et de l’existence de la firme, de nature plus philosophique, conditionne assez largement le traitement des deux autres. Il n’en demeure pas moins que cette tripartition offre un cadre analytique certes discutable et perfectible, mais relativement cohérent, pour rendre compte de la réalité des firmes et de leurs transformations récentes. D’autre part, il ne s’agira pas dans cet ouvrage de répondre à toutes les questions soulevées précédemment. Certaines questions seront abordées alors que d’autres, pour des raisons plus contingentes liées aux avancées de la recherche, aux difficultés posées par le fait d’étudier un objet d’étude en évolution constante et aux contraintes de longueur de l’ouvrage seront éludées. L’objectif de cet ouvrage n’est pas d’apporter des réponses fermes et définitives aux questions soulevées plus haut. Il n’est pas non plus de fournir aux praticiens d’entreprises des outils concrets visant à résoudre les problèmes qu’ils peuvent rencontrer au quotidien dans la conduite de leur activité. Plus modestement, il s’agira d’éclairer certaines transformations fortes actuelles des firmes, de donner un sens à celles-ci, dans une optique se voulant le plus souvent plus compréhensive qu’explicative, et qui se caractérise par le souci de la pluridisciplinarité. Les trois thèmes de la gouvernance, des frontières et de l’organisation interne sont donc particulièrement privilégiés dans cet ouvrage, sachant que
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la question des frontières renvoie d’une part aux pratiques d’externalisation des firmes, d’autre part à l’analyse de la forme organisationnelle qualifiée de « firme-réseau ». Les articles de Pierre-Yves Gomez d’une part, et de Driss Agardi et Alain Alcouffe d’autre part, abordent tous deux la problématique du gouvernement d’entreprise, et en particulier les évolutions récentes induites par les pratiques dites de corporate governance favorisant le contrôle des dirigeants d’entreprises par les actionnaires. Ainsi, à contre-courant de plusieurs interprétations actuelles, P. Y. Gomez réhabilite l’importance de la dimension politique de l’entreprise. Il cherche à montrer que les évolutions récentes en matière de gouvernement d’entreprise ne résultent pas des pressions de « la finance » et des marchés mais qu’elles sont plutôt les conséquences des mutations politiques voulues par certains dirigeants. C’est justement sur les réseaux existant entre différents dirigeants de grandes entreprises françaises du CAC 40 et par ailleurs membres de conseils d’administration que porte l’étude de A. Alcouffe et D. Agardi. Alimentant certains des arguments développés par P. Y. Gomez dans l’article précédent, ces auteurs montrent que les réseaux de sociétés résultant du cumul des mandats d’administrateurs des grandes entreprises restent importants en France. La part des cumulards n’est pas négligeable et la densité des réseaux d’administrateurs n’a pas baissé ces dernières années. Pour le moins, les résultats des auteurs ne semblent pas aller sans le sens des recommandations émises récemment par différents rapports et commissions en matière de gouvernement d’entreprise. L’étude des pratiques d’externalisation contient trois contributions, chacune appliquée à des secteurs d’activité différents. Concentrant son analyse sur le développement de la production modulaire dans le secteur automobile, Vincent Frigant porte un regard critique sur les stratégies d’externalisation mises en œuvre depuis une dizaine d’années par plusieurs grands constructeurs et équipementiers d’Europe et d’Amérique du nord. L’auteur montre que les pratiques actuelles sont loin de se traduire, dans ce secteur, par une baisse garantie des coûts de production. L’étude suivante, dans une optique plus descriptive, est appliquée au cas de l’aéronautique, et plus particulièrement des relations entre Airbus et ses fournisseurs. Frédéric Mazaud et Marie Lagasse décrivent les effets de la stratégie de recentrage et d’externalisation induits par la mise en place du plan Power 8 chez Airbus. Ils soulignent en quoi l’application de ce plan s’est traduite par une segmentation des sous-traitants amenant à distinguer les fournisseurs les plus stratégiques – c’est-à-dire à forte valeur ajoutée au produit d’ensemble – des autres fournisseurs. Enfin, à la lumière de la théorie des coûts de transaction, Délila Allam et Emeric Lendjel analysent l’intérêt du contrat de franchise comme stratégie de développement pour les entreprises du transport routier de marchandises.
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Au regard des spécificités de la transaction de transport qu’ils analysent et appliquent au cas d’un grand groupe français du secteur du transport routier, les auteurs montrent en quoi la franchise, en tant que forme contractuelle hybride, peut s’avérer constituer un mode d’organisation des activités économiques original et efficace en termes de coordination et d’incitation des agents dans un secteur au sein duquel pourtant, la franchise a plutôt mauvaise réputation. Au final, ces contributions appliquées aux pratiques d’externalisation soulignent la complexification croissante des relations inter-firmes ces dernières années ainsi que les enjeux stratégiques constitués par le choix des firmes au regard de la question « faire ou faire-faire ». L’analyse de la firme-réseau, souvent vue comme une forme nouvelle d’organisation de l’activité économique, constitue le second volet de la question des frontières de la firme. Pour commencer, l’article de Philippe Abrard et Gilles Paché se focalise sur l’étude d’un réseau particulier, celui des groupements de détaillants de la grande distribution alimentaire. Retraçant la naissance et l’évolution de ces groupements, les auteurs s’interrogent sur les fondements de la coopération en leur sein. Ils montrent alors que contrairement à certaines analyses opposant le contrat et la confiance, ces deux mécanismes peuvent être tout à fait complémentaires en matière de gouvernance des réseaux. Ensuite, adoptant une démarche plus théorique que la contribution de F. Mazaud et M. Lagasse, Christiane Alcouffe et Sophie d’Armagnac reviennent sur le cas du secteur de l’aéronautique et du spatial. À la lumière d’une grille de lecture théorique mettant en avant l’importance des connaissances dans le développement des entreprises, les auteurs montrent en quoi la firme-réseau, en jouant sur ses frontières, constitue un moyen de garantir le maintien d’un avantage concurrentiel. Les résultats de leur étude conduisent alors à questionner la pertinence de l’approche contractualiste de la firme. Pour finir, la dernière contribution de cette sous-partie porte un regard juridique sur la firme-réseau. Dans une perspective croisant analyse juridique et gestionnaire, Pascal Philippart cherche à comprendre comment le droit français traite le réseau. La position défendue par l’auteur alimente des débats en cours sur la pertinence (ou non) de faire du réseau une entité juridique à part entière. L’auteur est plutôt favorable au statu quo, arguant que les dispositifs juridiques actuels sont, au moins en France, suffisamment flexibles pour traiter les problèmes posés en droit par l’existence des firmesréseaux. Le dernier angle sous lequel sont analysées dans cette partie les transformations récentes de la firme est celui de l’organisation interne. Deux contributions abordent cette thématique. Écrit par une juriste et un économiste, la première contribution fait écho au débat abordé précédemment par P. Philippart, en défendant toutefois un
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point de vue opposé. Isabelle Tricot-Chamard et Olivier Dupouët analysent, au regard du droit du travail, le développement des « communautés de savoir » en relation avec les firmes sous deux angles : celui du lien de subordination et celui de la liberté des employés dans leur vie personnelle et professionnelle. Les auteurs s’interrogent alors sur la capacité du droit du travail à prendre en compte certains problèmes soulevés par l’engagement des salariés dans une communauté. La contribution suivante, de Cécile Cézanne, étudie l’importance du capital humain dans l’activité productive des firmes françaises. S’appuyant sur les données de l’enquête française REPONSE de 2004-2005, l’auteur propose une typologie de modèles français de gouvernance interne d’entreprise et analyse plus spécialement les particularités du modèle qualifié de « multi-ressources ». Elle montre qu’il existe un lien étroit entre un fort degré de capital humain spécifique et un ensemble de pratiques innovantes mises en place au cours des années 2000 dans les firmes françaises. Ce travail alimente les discussions récentes renvoyant aux questions de pouvoir relatives au contrôle du capital humain au sein des firmes.
LES PERSPECTIVES DE RECHERCHE : APPROFONDIR LES APPROCHES PLURIDISCIPLINAIRES DE LA FIRME
La troisième et dernière partie qui conclut l’ouvrage est consacrée à certains enjeux liés aux évolutions actuelles et à venir, tant théoriques qu’empiriques, en relation avec l’analyse de la firme. Cette partie rend compte de plusieurs débats contemporains portant sur le thème très en vogue de la responsabilité sociale des entreprises et sur les questions d’organisation industrielle et de création de valeur. Les deux premières contributions abordent sous des angles disciplinaires différents la responsabilité (sociale) des entreprises. Virginie Forest et Christian Le Bas entremêlent leurs regards respectifs de gestionnaire et d’économiste pour s’interroger sur la responsabilité sociale des entreprises comme nouvelle institution régulatrice du capitalisme actuel. Leurs questionnements se focalisent en particulier sur trois niveaux de « régulation » : celui des activités productives, celui du rapport salarial et enfin, le niveau de la régulation publique. Dans une perspective plus critique, François Gaudu pose quant à lui la question de la responsabilité des entreprises du point de vue du droit, et tout spécialement du droit social. Il s’interroge d’une part sur la pertinence de la thèse de la « reféodalisation » des rapports sociaux avancée par certains avec le développement de nouvelles formes contractuelles, et porte d’autre part un regard juridique critique sur l’engouement récent autour de la responsabilité sociale des entreprises, s’opposant sur certains points à la réflexion menée précédemment par V. Forest et C. Le Bas.
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Dans un second temps, Joël Thomas Ravix soulève la question, peu abordée chez les économistes, de la nature de l’industrie. Soulignant en quoi les approches traditionnelles de la firme restent limitées pour rendre compte de l’organisation de l’industrie, il dessine les grandes lignes d’un cadre d’analyse dépassant ces limites. À partir de la distinction qu’il opère entre deux types de production – la « production autonome » et la « production déléguée » –, l’auteur propose une forme originale de découpage du système productif permettant de mieux appréhender l’organisation industrielle et ouvrant la voie à une approche renouvelée des questions de politique industrielle. Pour finir, François Eymard-Duvernay analyse la firme comme une institution qui donne corps au pouvoir de valorisation de certains acteurs économiques, défendant un point de vue original sur le statut salarial. À l’encontre des interprétations classiques qui justifient l’existence de ce dernier comme une protection garantie au salarié face aux déséquilibres inhérents à la relation d’emploi, l’auteur avance au contraire que ce statut existe parce qu’il permet, grâce au droit, de « libérer » le travailleur en le dotant d’une autonomie dans la création de valeur. Cette interprétation novatrice dessine les grands traits d’une analyse plus politique de la firme, nous rappelant que l’économie est d’abord et avant tout politique.
UN PARTI PRIS MÉTHODOLOGIQUE : UNE APPROCHE PLURIDISCIPLINAIRE DE LA FIRME Ce travail collectif repose sur un postulat qui ne va pas forcément de soi pour la communauté des chercheurs en sciences sociales et qui peut donner lieu à de nombreux débats. Le point de départ de cet ouvrage est en effet qu’une seule discipline ne peut à elle seule rendre compte pertinemment de cette organisation particulière qu’est la firme. L’économie, en tant que discipline traditionnellement vue comme étudiant les processus d’allocation des ressources rares, fait bien évidemment partie des disciplines convoquées dans cet ouvrage. À ce titre, le travail initial de Coase [1937], définissant la firme comme un mode d’allocation des ressources alternatif au marché, a incontestablement ouvert la voie à plusieurs cadres d’analyses théoriques de la firme aujourd’hui associés à l’économie. Dès lors, après coup, il ne sera pas étonnant de constater que la discipline économique marque fortement le travail collectif mené ici. Au moins deux autres raisons peuvent être identifiées pour expliquer le « poids » de l’analyse économique dans cet ouvrage. Rappelons d’abord en effet que les théories de la firme ont pour point de départ les limites de la théorie économique néoclassique à traiter de manière réaliste ce qu’elle dénomme le « producteur ». C’est donc surtout par rapport à cette perspective qu’historiquement, les auteurs, très souvent des
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économistes, se sont positionnés pour amender voire reconstruire ce modèle dont l’objectif initial n’était aucunement de comprendre la nature et le fonctionnement d’une firme. De même, à l’état de projet, ce travail collectif a été au départ lancé et organisé par des universitaires économistes, appartenant à un laboratoire de recherche disciplinairement associé à l’économie. Au final, le lecteur ne devra donc pas être étonné de constater que la part des analyses d’origine économique dans cet ouvrage n’est pas négligeable. Toutefois, loin des positions radicales défendues par certains auteurs et voyant l’impérialisme de l’économie en sciences sociales comme une bonne nouvelle pour qui cherche à mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons [Lazear, 2000], nous avons voulu « ouvrir » ce travail à d’autres disciplines. Cette volonté d’ouverture repose sur la conviction, partagée d’ailleurs par tous les contributeurs à ce travail, que la pluridisciplinarité scientifique constitue une démarche pertinente pour enrichir nos connaissances et notre compréhension d’un objet d’étude particulier, à savoir ici la firme. Elle permet de multiplier les angles d’analyse, de fournir des interprétations nouvelles, mettant ainsi en lumière des réalités oubliées ou non perçues par l’éclairage d’une seule discipline. Même si cela ne se fait pas sans coût et peut parfois conduire à des débats et des discussions très vives, croiser les regards disciplinaires sur un même objet est selon nous bénéfique si l’objectif final est l’amélioration de notre compréhension. Dans cette optique, les sciences de gestion nous sont apparues comme la discipline naturellement complémentaire à l’économie pour analyser la firme. Étudiant, pour reprendre les termes de P. Y. Gomez dans cet ouvrage, « la nature, la rationalité et les conséquences des décisions prises dans l’entreprise ou au nom de l’entreprise », les sciences de gestion abordent la firme sous un angle d’analyse qui vient compléter les apports de l’économie en se détachant de la logique de l’intérêt et de la rationalité calculatrice caractéristique de l’approche économique standard. Enfin, le droit est aussi l’une des disciplines convoquées dans cet ouvrage. Les relations entre le droit et l’économie se sont beaucoup développées ces dernières années, notamment dans le cadre de la Law and Economics. Si en droit, la firme n’est pas définie en tant qu’entité juridique à part entière, elle n’est toutefois pas moins présente. Le droit, de par les règles qu’il édicte, conditionne pour une large part la capacité des firmes à être plus ou moins rentables. En même temps, les firmes assurent ellesmêmes une fonction de régulation de l’activité des individus en produisant leurs propres règles. La firme s’avère alors être un acteur fondamental dans la configuration du cadre institutionnelle de la société, tout spécialement lorsque celle-ci repose, du point de vue économique, sur la liberté d’entreprendre. C’est d’ailleurs justement dans ce contexte que Robé [1999, p. 3] qualifie de « couple inséparable » l’entreprise et le droit. Comme nous les verrons, les analyses de la firme fournies par les juristes éclairent nombre de questions sur son rôle et son pouvoir dans la société.
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ANALYSES ET TRANSFORMATIONS DE LA FIRME
Croiser les regards d’économistes, de gestionnaires et de juristes sur la firme est l’ambition de ce travail. Comme précisé plus haut, l’étude de la firme suppose en amont de disposer d’outils théoriques et de concepts visant à définir et délimiter ce sur quoi porte l’analyse. Le passage par la théorie est donc essentiel et nous ne pourrons l’éviter. Toutefois, cherchant aussi à rendre compte de transformations réelles majeures rencontrées ces dernières années, cet ouvrage ne se limite pas à la seule dimension théorique. Bien au contraire, il donne une place centrale à la dimension empirique par la restitution des résultats de différentes études ou analyses de secteurs d’activité. Au total, l’intérêt du travail collectif mené dans cet ouvrage est de montrer que la pluridisciplinarité constitue une démarche fructueuse pour éclairer cet objet d’étude complexe qu’est la firme. Elle fournit une vision plus large et plus complète que le regard que pourrait porter une seule discipline. Certes, chacun restant en général dans sa propre discipline, le tableau final pourra peut-être paraître encore trop découpé et pas assez homogène, même si quelques contributions ont toutefois une dimension plus inter- que pluridisciplinaire traduite par de réels transferts et échanges de méthodes et concepts entre disciplines, surtout entre l’économie et la gestion. Certains pourront même déplorer que nous ne soyons pas allés assez loin, et que plutôt que de « croiser » les regards, il aurait été plus ambitieux de les unir, les mêler voire les confondre pour faire disparaître les frontières entre disciplines, aller au-delà de celles-ci ; en d’autres termes, faire la transdisciplinarité. Mais cela est-il possible tant les postulats de base sur lesquelles reposent chacune des disciplines convoquées ici sont différents ? Plus fondamentalement, cela est-il souhaitable ? Nous ne le pensons pas. Tout l’intérêt de la démarche adoptée dans les pages qui suivent est justement d’éviter de porter un regard globalisant et uniforme sur la firme, pour préférer la diversité et le pluralisme, au risque de faire émerger des tensions, des désaccords entre analyses. Nous avons la conviction que le dialogue interdisciplinaire est le mieux à même d’améliorer notre niveau de compréhension de la firme et de ses transformations. Le pire serait de se fermer dans les certitudes de sa propre discipline. Notre souhait est que cet ouvrage collectif invite d’autres contributeurs, d’autres disciplines, à prolonger le travail mener ici.
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INTRODUCTION
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1 Qu’est-ce-qu’une firme ?1
Geoffrey M. Hodgson
INTRODUCTION Il peut sembler très étrange que les économistes n’arrivent pas à se mettre d’accord sur une définition adéquate de la firme. Pour définir la firme, les économistes ont très peu pris en compte ses dimensions légales et institutionnelles. Cet article considère les conceptions dominantes de la firme, s’intéresse à quelques non sequiturs définitionnels, et plaide pour une définition de la firme qui prenne en compte ses dimensions légales. Il est devenu courant pour les économistes et les sociologues d’affirmer que les frontières de la firme sont floues. Des concepts comme les « marchés internes » [Doeringer et Piore, 1971], la « quasi-firme » [Eccles, 1981], les « formes hybrides » [Cheung, 1983 ; Williamson, 1985 ; Ménard, 1995, 1996] et les « quasi-marchés » [Ménard, 1995] ont été mis en avant. Comme Richard Langlois [1995, p. 72] l’a écrit : « la plupart des travaux de la théorie des coûts de transaction ont abouti à la conclusion que la distinction entre la firme et le marché est rien moins que sémantique ». De manière similaire, la plupart des autres approches de la théorie de la firme ont échoué à établir une frontière claire entre la firme et le marché, ou à proposer une définition claire de la firme. Nous souhaitons montrer que ces développements conceptuels sont largement inadéquats et qu’ils résultent de l’absence d’une définition claire de la firme, qui prendrait en compte ses soubassements juridiques. En particulier, l’idée de « marchés dans la firme » est au mieux une métaphore trompeuse. Par ailleurs, l’autre idée répandue de l’existence de formes hybrides est soutenable uniquement si la firme est définie de manière différente de l’entité légale de la firme dans le monde réel. La valeur théorique de cette redéfinition est mise en doute. De plus, l’idée selon laquelle il n’y 1. Traduit de l’anglais par Bernard Baudry, LEFI, Université Lyon-2.
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a pas de frontière entre la firme et le marché entrave l’émergence de définitions plus adéquates de la firme et d’analyses plus satisfaisantes de sa nature. La théorie des coûts de transaction n’est pas la seule à proposer une définition imparfaite de la firme. D’après Bengt Holmström [1999, p. 100] : « la théorie des droits de propriété telle qu’elle est présentée par Hart et Moore [1990] et par d’autres auteurs, parle très peu de la firme. Le problème est qu’il n’y a en fait pas de firme dans ces modèles, seulement des entrepreneurs représentatifs ». L’absence de consensus sur la définition de la firme dans la littérature constitue un sérieux handicap. Cependant, il existe une véritable réticence à utiliser les formes légales comme une base pour définir la firme. Il est probable que cette réticence provienne en partie de l’enthousiasme malavisé pour les analyses du marché et de la firme en des termes universels, a-historiques et relativement dé-institutionnalisés [Hodgson, 2001]. Dès lors, la critique de l’idée des formes dites hybrides conduit à d’autres questions importantes sur l’analyse théorique des institutions économiques. Un argument central de cet article est qu’il n’existe aucune raison pour les économistes de renoncer à une définition de la firme qui prenne en compte ses dimensions juridiques. Les relations juridiques sont un élément essentiel de la firme, parmi d’autres facteurs, car le cadre juridique a des conséquences économiques importantes. Cet argument est renforcé par la croissance d’autres entités comme les « business units », les conglomérats, les keireitsu, les alliances stratégiques, les réseaux de fournisseurs, les contrats relationnels2. En fait, le développement de ces structures industrielles renforce la nécessité de donner une définition claire des différentes entités impliquées. Ne retenir qu’un seul terme pour désigner cette variété mouvante ne peut qu’engendrer de la confusion théorique et analytique. De ce fait, une définition de la firme qui s’appuie sur le droit doit être retenue, distincte d’autres définitions des structures qui ne sont pas des firmes.
PAS DE DÉFINITION S’IL VOUS PLAÎT – NOUS SOMMES DES ÉCONOMISTES
Jusqu’au début du vingtième siècle, les économistes tenaient pour acquis que la firme et le marché étaient distincts. Dennis Robertson [1923, p. 85] décrit les firmes comme « des ilots de pouvoir conscients dans un océan de co-opération inconscient, comme des mottes de beurre flottant dans du babeurre ». Cependant, à cette époque, la distinction entre la firme et le marché était tacitement élaborée dans la sphère de l’économie plutôt que par 2. Pour une discussion utile de la croissance des joint-ventures, des alliances stratégiques et des réseaux voir Hage et Alter (1997), qui proposent une typologie de ces phénomènes interfirmes.
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référence aux structures juridiques. Cette distinction faisait référence à la distinction entre la production et le marché, la première étant représentée par les fonctions de production et de coût, le second par l’interaction entre l’offre et la demande. Dans les années 1930, il y eut un effort croissant pour analyser les structures économiques par le biais de fonctions mathématiques. La tendance était de traiter la firme simplement comme une fonction de production. Dans ces conditions, les questions comme la définition, la structure interne et les frontières de la firme n’étaient pas posées, même si la distinction entre le marché et la firme était maintenue. La notion de firme comme fonction de production orientait la signification du terme « firme » vers une simple description fonctionnelle d’un processus de production. Une exception notable, bien entendu, fut Ronald Coase. Son article de 1937 est l’une des rares études, après celle de Marshall, qui traite la firme comme une organisation plutôt que comme une fonction de production. Coase [1937, p. 388-390] distingue le marché de la firme, avec le « mécanisme des prix » d’un côté et son « remplacement » de l’autre. Pour Coase, l’alternative à la firme est la coordination par le marché d’entrepreneurs individuels, chacun étant son « propre maître ». Coase offre ainsi une rare discussion de la structure interne de la firme [Foss, 2002]. Alors que la plupart des théoriciens micro-économistes transformaient la firme du monde réel en fonction de production, d’autres s’intéressaient au problème empirique de la classification des firmes et mesuraient des phénomènes comme la concentration industrielle. Ces économistes « appliqués » traitaient des problèmes statistiques et taxinomiques grâce aux données industrielles. Une firme pouvait ainsi avoir plusieurs établissements séparés. De plus, une seule usine pouvait avoir différents processus de production. Ces considérations statistiques ne s’accordaient pas parfaitement avec la notion de firme comme fonction de production. En conséquence, certains économistes appliqués ont essayé d’établir une définition différente. P. Sargant Florence [1957, p. 244], par exemple, écrivit : « Pour les économistes, qui s’intéressent plus directement aux degrés de la concurrence et au monopole qu’à la localisation industrielle, la firme en tant qu’unité de contrôle est plus importante que l’établissement en tant qu’unité physique ». Florence considérait l’« unité de contrôle » comme plus importante que la firme en tant qu’unité légalement définie. Le problème était de traiter statistiquement les filiales qui étaient légalement des firmes séparées mais qui étaient gérées et contrôlées par leurs sociétés mères, comme si les sociétés mères et leurs filiales étaient une seule unité. Florence était d’accord avec le Recensement de la production anglaise, qui utilisait le terme de « business unit » pour désigner l’ensemble constitué d’une société mère et de ses filiales dont elle possède plus de 50 %. Ainsi une « business unit » ne correspond pas à « une société unique au sens légal ». Elle n’inclut pas non plus les filiales dans lesquelles la participation
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de la société mère est suffisamment importante pour les contrôler, tout en étant inférieure à 50 %. Florence [1957, p. 245] se plaignait du manque de discussions autour de ce problème, alors que plusieurs travaux « comparaient les degrés de concentration des industries britanniques et américaines, sans s’inquiéter vraiment de savoir ce qui se concentre ». Mais surtout il rappelait qu’« aucun pays n’utilise réellement le mot « firme » dans les statistiques officielles sur lesquelles ces économistes basent leurs calculs. Les Etats-Unis utilisent le mot « producteurs », la Grande-Bretagne le terme « business unit » ». Aussi Florence défendit l’utilisation d’un autre terme, celui de « producteur » ou de « business unit », pour les études empiriques portant sur la concentration des entreprises dans une industrie. Il faut noter toutefois qu’il n’a pas décrit ces unités comme étant des firmes, et qu’il n’a pas cherché à promouvoir la définition du Recensement pour en faire une définition alternative de la firme. Florence n’abandonna pas la conception légale de la firme. Il était seulement d’accord pour que le concept nouveau de « business unit » soit utilisé aux côtés du concept de firme. Cependant Machlup a adopté une stratégie très différente dans son article séminal. Il recense [1967, p. 26] pas moins de « dix concepts de la firme utilisés dans la littérature économique et managériale », et suggère que d’autres encore sont utilisés. Il note que la firme a été considérée comme une organisation, un système de décision, une collection d’actifs et de dettes, une personne juridique, une « business unit » sous un management unique, etc. Machlup [ibid., p. 28] conclut alors : Cet exercice aura réussi s’il montre combien sont ridicules les efforts de certains auteurs pour trouver une définition de la firme dans l’analyse économique… J’espère qu’il n’y aura pas de débat pour savoir quel concept de firme est le plus important ou le plus utile. Comme ils servent différents objectifs, un tel débat est inutile.
Mais clairement cette position entraîne un non sequitur. Le fait que plusieurs conceptions différentes de la firme existent n’implique pas que la formulation et la promotion d’une définition doit être abandonnée. Au contraire, on peut dire que cette confusion plaide pour la reconnaissance d’une seule définition, couramment acceptée. Machlup a raison quand il dit que ces différents concepts « servent différents objectifs ». Mais il ne lui vient pas à l’esprit que ces différentes définitions font référence à différentes choses. Une firme (au sens juridique du terme) n’est pas la même chose qu’une « business unit », ou une collection d’actifs, ou une usine de production. Tout simplement ce sont des concepts différents : ce sont aussi des entités réelles différentes. Dans ces conditions, nous avons besoin d’une pluralité de concepts qui fasse référence à une pluralité de structures réelles. Contrairement à la position de Machlup, l’existence de multiples définitions de la firme ne peut être admise sous prétexte qu’« elles servent différents buts ». Les définitions ne sont pas seulement des instruments pratiques mais des tentatives pour représenter la réalité.
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Une telle confusion est également présente chez Oliver Williamson [1975]. Le point positif est qu’il a hérité de Coase l’accent mis sur les structures légales et institutionnelles. Il a pris au sérieux les différences entre les cadres légaux qui gouvernent les transactions et élargi l’interface entre l’économie et le droit. Mais ces efforts n’ont pas été suffisants pour dépasser une certaine confusion conceptuelle. Williamson lui-même a ainsi utilisé le vague terme de « hiérarchie » au lieu d’essayer de définir la firme. Il est dommage qu’après avoir eu la « boîte noire », il n’y a pas eu d’accord sur les termes pour décrire la boîte ou son contenu. Malheureusement, les choses ne se sont pas améliorées depuis. L’imprécision des définitions dans la littérature a continué, malgré l’intérêt porté à la firme depuis 1975. Un exemple de cette confusion persistante est donné dans l’article célèbre et important de Steve Cheung [1983, p. 3], qui écrit : « nous ne savons pas exactement ce qu’est une firme – il n’est d’ailleurs pas vital de le savoir… le mot « firme » est simplement un moyen commode pour décrire la manière d’organiser des arrangements contractuels ». Cheung affirme que ceci conduit à des frontières floues ou arbitraires : « pour certains une firme peut être réduite à une relation entre deux propriétaires d’input, ou, si la chaîne de contrats s’étend, elle peut être comparée à l’économie entière » (p. 17). Il conclut alors : « ainsi il est futile de s’attarder sur ce qu’est ou ce que n’est pas une firme » (p. 18). L’argument de Cheung est le suivant : différentes définitions de X sont possibles, donc il est inutile de définir X. Mais ceci est un non sequitur. Le problème taxonomique est fortement réduit si on définit la firme comme une entité légale et hors-marché. De plus, aucune bonne raison n’a été présentée pour abandonner la conception légale de la firme. Il est par ailleurs très important d’utiliser d’autres concepts comme « business unit », établissement de production ou conglomérat, pour décrire d’autres structures du monde des affaires. Nous avons besoin de plusieurs concepts pour décrire de multiples entités réelles. Le résultat de cette confusion est qu’une unique et claire frontière entre la firme et le marché ne peut pas être établie. Il est devenu courant d’utiliser le concept de « firme » pour faire référence à des structures différentes, et dès lors il n’est pas surprenant qu’aucune frontière simple ne puisse être tracée.
LES FRONTIÈRES DE LA FIRME Il est utile à cette étape de discuter de certains apports de la littérature dans les années 1970 et 1980, qui ont posé cette question de la frontière entre firme et marché. Dans leur fameux article sur la théorie de la firme, Michael Jensen et William Meckling [1976] affirment que l’aspect légal de la firme est important pour déterminer le comportement des individus dans
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l’économie. Jensen et Meckling [ibid., p. 311] notent « le rôle non négligeable que le système légal et le droit jouent dans les organisations, notamment dans l’organisation de l’activité économique. Les lois enserrent les contrats que les individus concluent. Le pouvoir de l’État est utilisé pour garantir les contrats et indemniser en cas de non-respect de ces contrats ». Cet article constitue une reconnaissance rare du rôle économique des aspects légaux de la firme. Cependant, Jensen et Meckling utilisent mal les spécifications légales de la firme comme « fiction légale » et ils en tirent une conclusion inappropriée. Ils suggèrent que la « fiction légale », qui autorise certaines organisations à être traitées légalement comme des individus signifie que les firmes sont en fait des individus. Ils concluent alors : Vu sous cet angle, cela a peu de sens d’essayer de distinguer les éléments qui sont dans la firme et ceux qui sont au dehors. Il existe seulement une multitude de relations complexes (i.e., des contrats) entre la fiction légale (la firme) et les propriétaires des inputs en travail, matériel et capital et les consommateurs de l’output [Jensen et Meckling, 1976, p. 311].
Il est ironique de constater ici que cette reconnaissance de la nature légale de la firme débouche en fait sur un refus de s’intéresser à la structure interne de la firme. Au contraire, la firme est traitée comme une personne singulière. Mais cet argument n’est pas valable. Le fait que la loi traite la firme dans une certaine mesure comme une personne ne signifie pas que la firme est une personne. La loi confère des capacités individuelles d’accord contractuel, des droits individuels de propriété, et des obligations individuelles aux organisations. Mais elle ne traite pas les organisations et les individus de la même manière. Par exemple, la responsabilité limitée ne s’applique pas aux individus comme aux organisations. Il en est de même pour les faillites. De plus, la loi n’ignore pas le caractère organisationnel de la firme. La législation s’est développée pour couvrir de nombreux aspects des relations intra-firme, comme par exemple le contrat de travail, les droits et les obligations des employeurs et des employés, etc. [Masten, 1991]. Faire référence à l’aspect légal de la firme n’autorise pas à traiter la firme comme une personne individuelle, même si la firme est une organisation individuelle3. Dans quelle mesure, en faisant référence à la réalité légale, peut-on identifier « l’intérieur » de l’« extérieur » de la firme ? La frontière de la firme est constituée lorsque la « personne légale » de la firme conclut des contrats (écrits ou pas) avec des individus ou d’autres personnes légales. Quand un employé est embauché ou quand un actif devient la propriété de la firme, alors cette personne ou cet actif « franchit » les frontières de la firme. Cependant, un salarié (contrairement à un esclave) est seulement dans la firme durant certaines périodes, spécifiées dans le contrat de travail. Ainsi à 3. Voir Khalil (1997) pour une discussion intéressante sur ce sujet.
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l’intérieur de la firme nous trouvons les actifs possédés par la firme, ainsi que les employés durant leur période de travail. Et que trouve-t-on « en dehors » de la firme ? Jusqu’à maintenant nous avons discuté de la frontière de la firme comme s’il s’agissait d’une frontière entre la firme et le marché. Ceci est une simplification qu’il convient de rectifier. Par définition, les marchés impliquent des échanges, de multiples acheteurs et vendeurs, et donc un certain degré de concurrence. Un marché est une institution dans laquelle un nombre significatif de marchandises, raisonnablement bien définies, sont régulièrement échangées. Les échanges eux-mêmes entraînent des droits de propriété et prennent place dans un cadre juridique [Commons, 1924 ; Sened, 1997]. Les marchés possèdent ainsi des règles légales et des structures qui encadrent les transactions et les négociations. Les marchés, en bref, organisent et institutionnalisent les échanges [Hodgson, 1988]. Dans trois articles classiques, George Richardson [1972], Victor Goldberg [1980] et Ronald Dore [1983] affirment que la relation entre une grande firme et ses sous-traitants est souvent plus durable et forte qu’une simple relation de marché. Ils font référence à la présence de « contrats relationnels » qui permettent aux firmes de développer des liens de longue durée avec d’autres contractants. D’une certaine façon, ces contrats relationnels intègrent des considérations de compréhension mutuelle et de confiance que l’on ne trouve pas sur le marché traditionnel. Au lieu de recourir à ce dernier, la firme choisira d’échanger avec des fournisseurs en qui elle a confiance, notamment quand la relation entraîne un apprentissage et un échange de savoirs. Comme Douglass North l’observe [1977, p. 710] : « la plupart des échanges ne prennent pas place sur des marchés ». Dans tous les échanges il existe un contrat légal explicite ou implicite, conduisant à un transfert de propriété. La conséquence est qu’au lieu de parler de firmes et de marchés, il faut en fait considérer qu’il existe la firme, le marché et l’échange hors-marché. Les marchés sont une des possibilités d’échange en dehors de la firme. Comme nous l’avons vu, certains théoriciens ignorent la possibilité de l’échange relationnel, ce qui débouche sur des confusions. Quand ils observent des relations contractuelles de longue durée comme celles analysées par Dore, Goldberg et Richardson, ils sont du coup confrontés à un problème. En effet ces relations du monde réel ne relèvent pas de la firme ni du marché, et elles sont alors considérées comme « étranges », « hybrides » ou qualifiées de relations de « quasi-marché ». L’erreur provient de l’adoption d’une dichotomie fausse, qui ignore la troisième possibilité d’un échange contractuel non-marchand. Face à l’existence de ces échanges relationnels, d’autres économistes prônent l’abandon de la distinction firme/marché. Mais l’existence de cette troisième possibilité ne constitue pas une excuse pour éluder cette distinction.
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Une relation de long terme entre une grande firme et un sous-traitant n’est pas une relation de marché, mais une relation qui implique un échange et un transfert légal de droits de propriété, entre deux firmes distinctes. Firmes, marchés et échanges relationnels sont des choses différentes.
LE MYTHE DU MARCHÉ INTERNE Malgré quelques ambiguïtés, Coase [1937] a établi une distinction claire entre la firme et le marché. Benjamin Klein [1983, p. 373] a fait la remarque suivante sur cet article : Coase a de manière erronée établi une distinction trop forte entre les transactions intra-firmes et inter-firmes, en arguant du fait que les dernières s’effectuent par des contrats marchands, alors que les premières le sont par une direction planifiée. Les économistes reconnaissent aujourd’hui qu’une distinction aussi forte n’existe pas et qu’il est utile de considérer également les transactions intra-firmes comme des relations (contractuelles) de marché. La question de ce qu’est la caractéristique essentielle de la firme apparaît maintenant comme peu importante.
En dépit de cette citation, les économistes chercheront en vain dans la littérature des arguments contre la distinction « forte » entre la firme et le marché. Il n’existe pas dans la littérature de raisons pour lesquelles il serait « utile » de considérer les transactions intra-firmes comme des relations « de marché ». Aucun argument ne sera trouvé pour abandonner la question de la caractéristique de la firme. En fait l’argument de Klein s’est révélé contagieux. Quelques années plus tard Coase [1988, p. 27] lui-même a modifié son point de vue. Il écrit : « Je connais de nombreux exemples de marchés dans les firmes, mais un qui m’a particulièrement amusé fut la découverte d’un marché opérant au cœur d’une entreprise publique en Angleterre, l’industrie électrique ». Coase cite alors un discours donné en 1961 par un dirigeant du conseil d’administration d’une centrale électrique (« Central Electricity Generating Board », CEGB) : La chambre de contrôle nationale est en effet devenue une chambre d’enchères, avec un ingénieur de la chambre de contrôle demandant aux centres régionaux de fixer les prix auxquels ils peuvent offrir un certain nombre de kilowatts à des périodes spécifiées pendant les jours à venir… Autant que possible la chambre acceptait l’enchère la plus basse.
Et Coase continue : Une situation analogue peut bien sûr être trouvée dans une firme privée dans laquelle des départements de divisions se font des échanges… ce que l’on peut considérer comme des transactions de marché entre eux.
Si on applique des critères d’ordre juridique, cependant, l’argument de Coase ne tient pas. Le CEGB est une personne juridique singulière. Les centres régionaux ne sont pas des firmes reconnues juridiquement mais des divisions internes du CEGB. Les contrats entre le CEGB et ces centres ne
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seraient pas reconnus par la loi en tant que tels. Les centres régionaux ne possèdent pas et ne vendent pas de l’électricité au CEGB. Il ne s’agit donc pas d’un échange de droits de propriété car la propriété de l’électricité reste dans les mains du CEGB. Au contraire, l’appel d’offres et la « vente » d’électricité constitue un arrangement interne pour réduire les coûts et augmenter la productivité. Il est vrai que l’on trouve souvent des négociations internes et des transferts de ressources entre les divisions de la firme moderne. Ces divisions peuvent avoir leur propre comptabilité et objectifs de profit. La plupart des firmes utilisent des indicateurs de prix pour leur comptabilité interne. Mais est-ce qu’il existe des « marchés internes » à l’intérieur des firmes ? À nouveau le fait de savoir si ces divisions ont un statut juridique à part et sont reconnues comme des « personnes juridiques » constituent le test clé. Les transferts internes dans une firme n’entraînent pas l’échange de droits de propriété. L’objet de « l’échange » reste la propriété de la firme. Ces « échanges » ne sont pas des contrats commerciaux garantis par la loi ; ce sont des transferts internes. Si on délègue à une division d’une firme le pouvoir de contracter avec des contractants externes, alors c’est la firme dans sa totalité qui est légalement la partie au contrat. La division exerce simplement une délégation de pouvoir ; elle agit au nom de la société, et c’est la société qui est légalement responsable. Du fait que la firme est une entité juridique, échanger dans la firme est très limité. En conséquence, les tentatives pour simuler les marchés dans les firmes soulèvent les mêmes questions et difficultés que l’établissement de pseudomarchés dans une économie centralement planifiée. Ainsi que Ludwig von Mises et Friedrich Hayek l’ont noté, ce ne sont pas de vrais marchés car ils ne donnent pas aux managers locaux, sans la possibilité d’une interférence centrale, le droit de fixer des prix et de prendre des décisions d’allocation, au moins dans certaines limites [Hayek, 1935]. Tout comme des marchés ne peuvent pas exister dans une économie entièrement possédée et planifiée par un centre, des vrais marchés ne peuvent exister à l’intérieur des firmes. Naturellement, il existe des exemples de conglomérats modernes constitués d’unités légalement séparées. Typiquement, les firmes multinationales existent comme des unités juridiques dans des pays différents. Ce sont des conglomérats internationaux. Ceci signifie que nous devons avoir plusieurs termes, et non un seul : « firme », « conglomérat », et « conglomérat multinational ». Comme ces termes renvoient à des structures différentes, il est important de ne pas les confondre. Bien sûr, le statut légal, formel, de chaque organisation ne nous renseigne que sur une partie de l’organisation. De plus, les formalités légales peuvent parfois avoir un statut presque fictionnel, masquant une réalité différente. Par exemple, un conglomérat de différentes firmes peut en pratique agir comme une seule firme, car le contrôle du conglomérat est concentré dans les mains d’un seul groupe. Mais dans la réalité économique et
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juridique, ce conglomérat n’est pas la même chose qu’une firme. Ce sont des structures différentes, avec comme implication, par exemple, que la dissolution du conglomérat n’est pas le même type de processus que la désintégration d’une firme unique entre des unités juridiques séparées. Considérons la suggestion largement acceptée que les « marchés internes du travail » existent dans la firme. Les contrats de travail peuvent être renégociés, par exemple. Cependant, cette renégociation ne concerne que les contrats pour les inputs de biens et de services dans la firme. Même si un nouvel emploi est proposé par le biais du réseau de communication interne à la firme, les salariés sont invités à y candidater en étant obligés de mettre fin à des aspects de leur contrat actuel à ré-entrer dans la firme avec de nouvelles conditions contractuelles. Le processus n’est ni complètement interne ni véritablement marchand. Mêmes les pionniers de cette idée, Peter Doeringer et Michael Piore [1971, p. 1-2] ont admis que les « marchés internes du travail » ne sont pas gouvernés principalement par le mécanisme des prix mais par « un ensemble de règles administratives et de procédures ». David Marsden [1986, p. 162] va encore plus loin : « les marchés internes du travail offrent des arrangements transactionnels tout à fait différents, et on peut douter de leur capacité à accomplir le rôle des marchés ». Ce que Doeringer et Piore montrent, c’est qu’il existe un degré de fluidité du travail dans l’organisation, mais ils ne montrent pas qu’il existe un vrai marché dans la firme. On peut donner un autre exemple, celui des divisions d’une firme multidivisionnelle qui se feraient concurrence au sein d’un « marché interne du capital » pour l’allocation des budgets par le conseil d’administration [Williamson, 1975]. Certes, une concurrence existe, mais il ne s’agit pas d’une concurrence sur un marché. C’est très différent du marché du capital où les actions des firmes sont achetées et vendues. La division de la firme ne possède pas de manière indépendante son propre capital. La concurrence interne dont Williamson parle n’est pas une concurrence sur un marché mais une lutte pour des ressources entre différentes parties d’une organisation bureaucratique. Malheureusement, une utilisation erronée du terme « marché » se répand chez les économistes. En termes de véritables échanges de biens et services réguliers et organisés, les « marchés » sont pourtant rarement trouvés à l’intérieur de la firme. Cette confusion persistante sur la nature des marchés et des échanges autorise les économistes à ignorer la réalité de l’organisation non-marchande dans les firmes capitalistes.
LE MYTHE DE LA FORME HYBRIDE FIRME-MARCHÉ Tout comme l’idée fausse des « marchés internes du travail » a été développée par des sociologues et appropriée par les économistes, l’utilisation de concepts « hybrides » comme la « quasi-firme » s’est répandue. Par
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exemple, Robert Eccles [1981, p. 339-340] considère des cas dans la construction où « les relations entre le donneur d’ordres et ses sous-traitants sont stables et continues sur de longues périodes et régulées par des procédures concurrentielles très rares. Ce type de « quasi-intégration » débouche sur ce que j’appelle une « quasi-firme » ». Il faut noter qu’Eccles ignore la possibilité que des relations stables et continues sont, pour reprendre les travaux de Richardson, Goldberg et Dore, des exemples d’échange relationnel. En fait, en inventant sa version du concept douteux de quasi-firme, Eccles rend le concept d’échange relationnel redondant. Eccles en vient ensuite [1981, p. 342-343] à évoquer le cas des divisions dans une firme multidivisionnelle : « ces divisions autonomes fonctionnent par de nombreux aspects comme des firmes indépendantes. Souvent, elles se font concurrence entre elles sur le marché. Dès lors les transactions internes dans ces firmes peuvent avoir des caractéristiques similaires aux transactions marchandes. Au contraire, le système de contractualisation propre à la sous-traitance est fait de transactions marchandes qui ressemblent à des transactions hiérarchiques. Plus généralement, les marchés purs et les hiérarchies pures sont les extrémités d’un continuum de modes transactionnels ». Cela peut être vrai que des parties de firme se font concurrence. Considérons la firme A, avec des subdivisions A1 et A2, qui se font concurrence sur le marché. Supposons que A1 négocie des affaires avec une autre firme B. Le point crucial est que le contrat légal n’est pas entre A1 et B mais entre A et B. Peu importe ce qu’elles font, en termes juridiques A1 et A2 agissent au nom de A. De plus, l’auteur de cet article ne connaît aucun exemple de ce type. Une telle stratégie n’est certes pas impossible mais serait largement un échec. Nous pouvons alors nous poser la question suivante : si « les marchés purs et les hiérarchies pures sont les extrémités d’un continuum de modes contractuels », que trouve-t-on entre ces deux extrêmes ? Ma réponse sera non pas la quasi-firme, mais des degrés différents d’échange relationnel, incluant la possibilité de réseaux. Cependant, ces catégories intermédiaires ne sont pas des mixtes entre les marchés et les firmes, mais des types différents de relations non-marchandes entre des firmes indépendantes [Hage et Alter, 1997]. Comme beaucoup d’autres, Steven Cheung [1983, p. 11] éprouve de grandes difficultés à tracer les frontières de la firme. Il donne cet exemple : Un propriétaire qui souhaite construire un immeuble trouve un constructeur. Celui-ci sous-contracte avec un spécialiste du sol pour un prix au mètre carré. Le sous-contractant, qui importe le bois et fait le travail de finition du bois sur la base d’une pièce, trouve à son tour un sous-contractant, lui fournit le bois et le rémunère au mètre carré de parquet posé. En définitive, le sous-contractant recrute des travailleurs et les paie à nouveau par mètre carré posé.
Une telle intégration complexe de contrats est très courante dans la réalité. Mais elle n’offre pas une difficulté taxonomique insurmontable.
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Avec son obsession vis-à-vis du paiement au mètre carré, Cheung semble penser que le paiement à la pièce implique l’existence d’un « marché » (p. 10). Mais il n’y a aucune raison que l’un implique l’autre. Cheung (p. 17) affirme aussi que « les économistes devraient admettre que du fait que les contractants sont intégrés verticalement par des contrats, avec des prix de transfert, une seule firme existe ». Cependant, contrairement à ce que pense Cheung, « être verticalement intégré par des contrats » n’est pas la même chose qu’une intégration verticale dans la firme. Etranger à cette distinction importante, Cheung suggère que l’exemple de la construction du sol est quelque chose qui possède des caractéristiques du « marché » et d’une « firme ». Le mythe de la forme hybride marché-firme est né. En réalité, cet exemple montre des échanges (de marché ou relationnels) non pas entre une mais entre quatre « personnes juridiques » : le propriétaire, le donneur d’ordres, le sous-traitant, et les sous-sous-traitant avec ses employés. En utilisant des critères juridiques, on constate que quatre personnes juridiques sont présentes, et non pas une. Prenons un autre exemple. Cheung [1983, p. 16-17] écrit : Si un propriétaire de champ de pommes contracte avec un apiculteur pour faire la pollinisation de ses fruits, le résultat est une firme ou deux firmes ? La question n’a pas de réponse claire. Le contrat peut être un contrat de location de ruche, un contrat salarial, un contrat de partage de production, ou, en principe, une combinaison de ces différents arrangements. Dans chaque cas l’apiculteur reçoit une rémunération pour son service, et les ordres qu’il attend du propriétaire du champ varient avec la forme du contrat.
La confusion provient ici du fait que Cheung ne s’intéresse pas à un seul arrangement mais à plusieurs. La réponse à la question « y a-t-il une firme ou deux ? », dépend du type de contrat. La plupart des économistes répondrait une firme si l’apiculteur est embauché avec un contrat salarial mais deux si les ruches sont louées. Le problème est qu’en fait Cheung ne reconnaît pas les différences entre les types de contrat qu’il liste. Pour Cheung, en définitive la définition de la firme est arbitraire. Il écrit ainsi : « pour certains une firme peut être aussi petite qu’une relation entre deux propriétaires d’input, ou, si la chaîne de contrats est étendue, aussi grosse que l’économie toute entière » (p. 17). Il en arrive dès lors à cette conclusion : « Il est futile de se poser la question de savoir ce qu’est une firme » (p. 18). L’argument de Cheung est en fait celui-ci : plusieurs définitions de X sont possibles, donc il est futile de définir X. Mais ceci est un autre non sequitur. Le problème se trouve dans les yeux de l’observateur. Le problème taxonomique est largement réduit si on définit la firme comme une entité légale non-marchande. En dépit de sa faiblesse manifeste, l’argument de Cheung a persuadé beaucoup d’économistes. Contrairement à sa première distinction entre les marchés et les hiérarchies, Williamson [1985, p. 83] est « persuadé que de telles transactions intermédiaires sont très communes ». Williamson [1999, p. 1091] voit les « hybrides » comme des « relations contractuelles de long
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terme dans lesquelles des éléments de sécurité ont été introduits ». Effectivement, de nombreuses relations contractuelles modernes sont de long terme. Cependant, de telles relations contractuelles ne sont pas elles-mêmes des firmes. De plus, le fait que ce soient des relations de long terme, comportant des éléments de sécurité, ne signifie pas non plus que ce sont des relations de marché. Les relations de marché sont généralement plus impersonnelles et sont typiquement de court terme. Mais Williamson est également victime d’une fausse dichotomie. Il affirme que si des relations contractuelles de long terme ne sont ni des firmes ni des marchés, alors elles doivent être des « hybrides » de la firme et du marché. Or, si nous acceptons la troisième possibilité (Richardsonienne) de contrat non-marchand de type relationnel, alors il s’agit en fait de contrats relationnels entre des firmes. Il n’y a donc aucun « hybride » en ce sens. En adoptant le concept obscur d’hybride firme-marché, Williamson remet en cause sa première analyse selon laquelle la firme est très différente du marché. Il faut mettre au crédit de Claude Ménard [1995] d’avoir défini les termes comme « marché » et « organisation » de manière plus précise que les autres. En particulier, il a défini le marché comme une institution. Il a clairement montré la possibilité que les marchés eux-mêmes impliquent des éléments d’organisation et de régulation. Il écrit ainsi : « dans toutes ces situations, les activités de marché sont significativement pénétrées par des facteurs organisationnels » [ibid., p. 176]. Pour autant, si certains marchés sont des organisations cela n’implique pas que toutes les organisations peuvent être des marchés. Il essaie de démontrer que « les organisations peuvent être structurées comme des quasi-marchés ». Ménard considère ainsi la franchise, « lorsque des standards très stricts sont imposés aux franchisés ». Il écrit : La classification (entre marchés et organisations) devient très difficile quand les firmes sont interconnectées par un réseau dense de transactions, avec des engagements forts et des complémentarités de leurs actifs, mais sans accord formel, et, de plus, avec des droits de propriété clairement distincts [ibid.].
Sur cette base il reconnaît l’existence de formes intermédiaires entre les marchés et les hiérarchies. Ces « hybrides » entraînent des « combinaisons spécifiques des incitations du marché et des modalités de coordination comprenant des formes de relations hiérarchiques » [ibid., p. 175]. Les difficultés surgissent lorsque Ménard ne distingue pas clairement les notions d’« organisation », de « firme » et de « hiérarchie ». En fait, il ne donne jamais une définition précise des deux derniers termes, et il semble utiliser les termes firme et organisation comme s’ils étaient interchangeables. Il fait référence aux travaux de Cheung [1983] et de Williamson [1985] et d’autres mais il ne rectifie pas leurs définitions imprécises. Pour rajouter à la confusion, Ménard utilise généralement le terme « forme hybride » au lieu de « firme hybride » mais il n’explique pas les différences entre les
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deux termes, et il ne donne pas une définition adéquate de la firme, en tant qu’entité fondée sur une base juridique. Considérons son exemple de la franchise. Avec une définition large de l’« organisation », la franchise peut être vue comme une relation « organisée », mais entre deux ou plusieurs firmes ou des « personnes légales ». Bien que la relation soit « organisée », cela ne signifie pas qu’il s’agit d’une firme. Le fait que les droits de propriété de ces firmes soient clairement délimités ne crée pas de difficulté taxonomique. Cela souligne simplement le fait que plusieurs firmes peuvent exister dans un réseau organisationnel. L’erreur de Ménard est ainsi de confondre l’organisation et la firme. Sa seconde erreur est de sous-estimer le fait qu’un contrat relationnel entraîne l’échange de biens entre différentes firmes mais pas sur un marché ouvert. C’est ainsi une troisième option, après le marché et la firme. Considérons le cas d’une grande société qui a un certain nombre de soustraitants et de fournisseurs – comme Benetton ou Marks et Spencer. Si nous définissons la firme uniquement en termes de contrôle, alors la grande société, plus l’ensemble de sous-traitants, sera vue comme une seule firme. Cependant, ceci implique une modification de la définition de la firme. Clairement nous avons besoin de deux termes. Un, – la firme –, décrit une organisation productive constituée par une entité légale singulière. L’autre, – comme « réseau de fournisseurs » –, décrit la totalité des sous-traitants subordonnés qui sont dépendants des contrats de l’organisation dominante. Une firme, un conglomérat, un centre de décision stratégique, et un réseau de fournisseurs sont différents. Une firme est une « personne juridique ». Un conglomérat est un ensemble de firmes, en totalité ou partiellement possédé par une holding qui agit comme une seule entité. Un réseau de fournisseurs est un ensemble de firmes. Bien que les cas des formes hybrides disparaissent quand nous les examinons de près, il existe un cas important pour lequel les frontières de la firme sont difficiles à tracer. Ceci concerne la distinction entre un contrat d’emploi et un contrat de services. Une firme peut en effet changer le statut de ses salariés, en les transformant en travailleurs indépendants, et en les embauchant pour effectuer le même travail. La différence essentielle est ici juridique. Avec un contrat de travail, l’employeur a le droit de contrôler le salarié et d’interférer sur son travail. Il n’y a pas un tel droit sur un travailleur indépendant : il existe simplement un droit d’obtenir le bien ou le service au prix demandé. En pratique, cependant, la frontière entre le salarié et le travailleur indépendant est difficile à déterminer. Néanmoins, la distinction existe [Masten, 1991]. La difficulté pour distinguer les deux types n’empêche pas qu’il existe des différences. Il faut enfin noter que selon la définition de la firme donnée ci-dessus, la relation d’emploi n’est pas une caractéristique nécessaire pour établir une firme [Hodgson, 1999, p. 220-46].
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REMARQUES CONCLUSIVES Clairement, dans les économies modernes, il existe de nombreuses structures associées à la sphère productive. Cependant, il n’existe aucune bonne raison pour abandonner la définition de la firme fondée sur une base juridique. En plus d’une telle définition, nous avons besoin d’une pluralité d’autres concepts et définitions pour appréhender la complexité de la réalité. À partir de là, nous avons montré que la position selon laquelle les frontières de la firme se seraient effacées soit n’est pas prouvée, soit est fausse. La présence de marchés internes dans la firme est également une chimère. Enfin les « hybrides » firmes-marchés ne sont en fait que des réseaux entre de nombreuses firmes qui sont des personnes juridiques distinctes, et non pas une seule firme. La reconnaissance de l’absence générale de marchés à l’intérieur des firmes est importante pour plusieurs raisons. Elle permet d’éviter l’utilisation de termes confus comme « marché interne », « continuum » et « hybride ». Elle aide également à comprendre la pertinence des frontières de la firme et l’importance de l’interface entre les modes de coordination marchand et non-marchand. Les analyses de la formation et du rôle de ces frontières ont des implications vitales pour les stratégies des firmes. De manière cruciale, l’oubli des réalités juridiques n’autorise pas la compréhension du lien entre les structures et les performances économiques. Si on considère que les réalités juridiques sont futiles, alors on ne peut pas comprendre des changements juridiques comme les privatisations et les prises de contrôle par exemple. De plus, éluder la distinction entre la firme et le marché peut conduire à traiter la firme comme le marché. Par dessus-tout, si on ne prend pas attention aux relations juridiques, les spécialistes des sciences sociales sont mal équipés pour intervenir dans le débat sur les abus du pouvoir des sociétés. Ils seront moins en mesure d’évaluer les conditions engagées par l’incorporation étatique d’une firme, et la nature du quid pro quo pour la société créée en échange du privilège légal de responsabilité limitée. Sans tenir compte de ces points, le spécialiste des sciences sociales deviendra dangereusement indifférent aux politiques qui étendent ou diminuent l’étendue du pouvoir des sociétés ou le marché réel. Comme tous les mythes, la perception du vrai a été renforcée plus par la répétition que par de solides arguments théoriques ou des authentifications empiriques. La confusion mythique de la firme et du marché autorise un grand nombre d’économistes à ignorer la réalité de l’organisation nonmarchande dans le secteur privé et de tout analyser par le prisme du marché. Le contrôle exercé par les sociétés et l’autorité sont traités purement comme une affaire de contractualisation libre. Les économistes ignorent alors cette réalité des firmes capitalistes privées mais sont critiques vis-à-vis du secteur public et de la planification par l’État. De telles conceptions erronées sont
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soutenues par l’absence de définitions adéquates de la « firme » et du « marché » dans les sciences sociales. L’absence de clarté et de précision des définitions de la firme empêche également un progrès dans la résolution des débats entre la théorie des coûts de transaction et l’approche par les compétences. Alors qu’un camp a proclamé sa victoire [Williamson, 1999], il l’a fait en dissolvant la distinction entre la firme et le marché. En contraste, les défenseurs de l’approche par les compétences insistent sur le fait que la firme est séparée du marché et que ceci a des implications pour l’apprentissage dans la firme [Rumelt et al., 1991]. En résumé, les raisons pour retenir une définition de la firme fondée sur des bases juridiques sont les suivantes. Au moins dans les pays où les règles de droit prévalent, ces lois font partie de la réalité socioéconomique et ont des effets réels. En général, les relations juridiques ne sont pas de simples formalités, mais sont accompagnées du pouvoir et des sanctions du système étatique légal. Les lois encadrent notre comportement, et ceci inclut les contrats que nous sommes amenés à conclure. Les tribunaux peuvent être mobilisés pour garantir les contrats et obtenir des dommages et intérêts en cas de non performance. Le fait que les relations juridiques ne constituent pas à elles seules la coordination est au-delà de ce débat. La firme est une entité fondée sur des bases juridiques mais elle n’est pas uniquement définie en termes juridiques. Le marché a été défini plus haut. Donnons deux définitions supplémentaires. Nous pouvons définir une organisation comme une institution (1) qui nécessite des critères pour établir ses frontières et distinguer ses membres, (2) un principe de souveraineté, et (3) une chaîne de commandement délimitant les responsabilités à l’intérieur de l’organisation. Ce sont les conditions de base de l’unité et de l’intégrité organisationnelle, et qui peut exister indépendamment de la loi. Une firme est un type spécial d’organisation qui est reconnu légalement et dédié à la production. Une firme est définie comme une organisation intégrée et durable qui implique deux ou plusieurs personnes, agissant comme une « personne légale », possédant des actifs utilisés dans le but de produire des biens ou des services, avec la capacité de vendre ou de louer des biens ou ces services à des clients. En tant que personne juridique, la firme peut avoir des droits et des dettes. Ces droits incluent le droit de propriété des biens jusqu’à ce qu’ils soient échangés avec le client, et le droit d’obtenir une rémunération contractuelle pour les services produits. Les dettes de la société doivent aussi être intégrées. Dans ces conditions, les propriétaires de la firme ont le droit juridique au revenu résiduel de la firme. Une firme est donc intégrée au sens où elle est considérée comme une « personne juridique » qui possède ses produits et contracte. Une firme est également durable car elle constitue plus qu’un simple accord entre ses membres, elle incorpore des structures et des routines.
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Il faut noter que cette définition ne fait pas seulement appel à des relations juridiques. Néanmoins, on affirme ici que la firme est une entité juridique distincte ; c’est techniquement une « personne légale ». Elle possède ses produits et les vend ou loue à d’autres. Elle contracte avec ses salariés et ses clients. Ses relations externes sont dominées par les marchés. La firme est une organisation qui dirige les ressources en sa possession, essentiellement par des contrôles administratifs plutôt par des contrats internes. Dès lors, une des caractéristiques centrales de la firme est qu’elle représente une enclave organisée, distincte des marchés et de l’échange. Tant que nous ne comprenons pas cette réalité institutionnelle nous ne pouvons pas comprendre la firme. Cette perspective renvoie à la conception juridique de la firme comme entité réelle [Blair 1999, 2003 ; Hansmann et al., 2006 ; Gindis, 2007]. En particulier, Margaret Blair a montré que le statut de cette entité légale protège les actifs de la société en « bloquant » le capital. Le focus mis sur la protection des propriétaires de la firme, et non sur les créanciers, a obscurci l’importance économique et historique de « l’entité protectrice ». La structure juridique de la société a des conséquences économiques importantes, et explique la croissance du capitalisme au XIXe siècle. Certains auteurs se refusent à définir la firme comme une entité nonmarchande juridique identifiable. Ils suggèrent, par exemple, que les frontières entre la firme et le marché se sont érodées dans le capitalisme moderne [Zucker, 1991 ; Helper et al., 2000]. En vérité cependant, la firme comme entité fondée sur des bases légales n’a pas disparu. Dans le capitalisme moderne on peut certes observer la croissance d’« instruments de type marchand » à l’intérieur des firmes, et une certaine « infusion de la hiérarchie » dans les réseaux d’échanges [Zenger et Hesterly, 1997, p. 211]. Mais il n’y a pas eu d’intrusion des marchés dans la firme. Et un réseau de producteurs autonomes organisé de manière hiérarchique n’est pas à proprement parler un marché. Les distinctions entre les firmes, les marchés et d’autres arrangements restent réelles, et le statut légal de la firme n’a pas été affaibli. Par dessus-tout, une réalité confuse n’est pas une excuse pour des définitions confuses. Dès lors, même si les frontières entre la firme et le marché se sont affaiblies dans la réalité, la distinction conceptuelle entre ces deux termes reste nécessaire. Pour décrire ou comprendre une telle réalité nous avons besoin de concepts clairs pour nous guider. Il est donc urgent d’avoir des définitions précises.
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La diversité des théories contractualistes de la firme : complémentarité ou substituabilité ?
Bernard Baudry et Benjamin Dubrion
INTRODUCTION Le débat Marché/Hiérarchie, initié par l’article fondateur de Ronald Coase de 1937 et relancé par Oliver Williamson dans les années 1970 et 1980, n’a cessé de s’enrichir, de nouvelles théories venant régulièrement proposer de nouvelles analyses de la nature et des frontières de la firme. Parmi l’ensemble de ces théories, nous avons choisi dans ce texte de nous intéresser aux approches généralement qualifiées de « contractualistes »1. Ces dernières regroupent essentiellement quatre types de travaux : la théorie des coûts de transaction (TCT) [Williamson, 1975, 1985 et 1991], la théorie des droits de propriété (TDP) [Grossman et Hart, 1986 ; Hart et Moore, 1990], Hart, 1995], la théorie de la firme comme système incitatif (TFSI) [Holmström et Milgrom, 1994 ; Holmström et Roberts, 1998 ; Holmström, 1999], et enfin la théorie de l’agence (TA) [Jensen et Meckling, 1976 ; Cheung, 1983]. Néanmoins, comme nous le verrons, parmi ces quatre théories, seules les trois premières posent explicitement, à l’instar de Coase, les deux questions, complémentaires, qui constituent toujours aujourd’hui l’objet de la théorie de la firme : (1) comment définir la firme par opposition au marché ? (2) quels sont les éléments qui influent sur la répartition des transactions entre le marché et la firme ? Rappelons brièvement le point de vue de Coase sur ces deux questions. 1. Deux autres orientations peuvent être dégagées en théorie de la firme : d’une part la théorie évolutionniste de la firme initiée par Nelson et Winter [1982], d’autre part les approches regroupées sous le terme de « théorie des compétences et des ressources » [Penrose, 1959 ; Wernerfelt, 1984 ; Nonaka et Takeuchi, 1995]. Compte tenu des différences entre toutes ces théories, nous avons préféré ici retenir les seules approches contractualistes, celles qui dominent aujourd’hui chez les économistes.
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En ce qui concerne le premier point, les frontières de la firme reposent pour cet auteur sur l’opposition entre une relation commerciale – entre un vendeur et un acheteur –, gouvernée par le système des prix, et une relation d’emploi – entre un employeur et un employé –, gouvernée par l’autorité2. Pour ce qui est du second, Coase met l’accent, lorsqu’il tente de définir les coûts liés à l’utilisation du marché, sur les difficultés de mise en relation des acheteurs et des vendeurs, difficultés liées à la négociation sur les prix par exemple. Autrement dit, les coûts de fonctionnement du marché renvoient principalement à ce que les économistes qualifient aujourd’hui de coûts de coordination, le problème de la coordination dans une économie de marché se rapportant, selon Milgrom et Roberts [1992, p. 29], à « la nécessité de déterminer les prix et les autres détails de la transaction, [et] de faire en sorte que les acheteurs et les vendeurs potentiels puissent se connaître et se rencontrer pour transacter ». Mais, de manière symétrique, le recours à la firme génère également des coûts, coûts liés aux rendements décroissants de la fonction d’entrepreneur et à une mauvaise allocation des facteurs de production à l’intérieur de la firme. Ces coûts, dénommés par Coase « coûts d’organisation », s’apparentent aux coûts de coordination de la hiérarchie qui résultent notamment des problèmes de transmission de l’information et des imperfections de la communication. Les frontières de la firme constituent alors une question pertinente pour Coase, dans la mesure où l’importance respective des coûts de fonctionnement du marché et des coûts d’organisation de la firme affecte la répartition des transactions à l’intérieur du système économique. Comment cette double interrogation « coasienne » sur les frontières de la firme se manifeste-t-elle aujourd’hui ? Le constat principal est le suivant : bien qu’ayant les mêmes « racines », à savoir l’article de Coase, et bien que relevant du même « courant » de recherche, les quatre théories retenues semblent divergentes et sur la définition de la firme, et sur les frontières de la firme. De ce fait, comme le souligne Gibbons [2005], malgré cette profusion d’analyses, nos connaissances en matière de nature de la firme, de délimitation et du rôle de ses frontières, restent pour le moins peu claires. L’objet de ce texte consistera alors à s’interroger sur la diversité des théories contractualistes de la firme, diversité qui peut paraître d’autant plus surprenante que ces quatre analyses appartiennent au même courant théorique. Pour mener à bien cette réflexion nous procéderons en deux temps. Nous nous efforcerons d’abord de recenser les principales divergences des quatre théories en matière de définition de la firme et d’explication de l’arbitrage marché-firme. Puis, prenant acte de la diversité des approches, nous tenterons alors de « qualifier » cette diversité en posant la question de la « complémentarité » et de la « substituabilité » de ces théories. Cette 2. Coase [1937] précise néanmoins dans une note de bas de page que la frontière entre ces deux relations n’est pas aussi rigide (note 21). Il est revenu sur cette question de la frontière dans « The nature of the firm : Meaning » [1991].
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question est en effet souvent évoquée dans les contributions de synthèse sur la firme [Garrouste et Saussier, 2005 ; Gibbons, 2005 ; Foss et Klein, 2007]. Néanmoins, elle est rarement traitée pour elle-même et les avis sont très différents selon les auteurs. Nous tenterons pour notre part d’éclairer ce débat, ce qui suppose, nous le verrons, de dissocier en fait les deux questions de la définition de la firme d’une part, et de ses frontières d’autre part.
LA DIVERSITÉ DES THÉORIES CONTRACTUALISTES DE LA FIRME : UNE TYPOLOGIE
Pour éclairer cette diversité, nous proposons de décomposer de la manière suivante les deux questions de la définition de la firme et de ses frontières. Pour définir la firme nous retiendrons trois caractéristiques : (1) sa nature (qu’est-ce qui la distingue du marché), (2) ses composants (le type d’actifs, humains et/ou non-humains) et (3) les mécanismes de coordination (ou d’interaction) qu’elle renferme. En ce qui concerne les frontières, nous considérerons la façon dont les théories conçoivent l’arbitrage entre le marché et la firme3.
La TCT : la firme comme « structure de gouvernance hiérarchique »4 L’expression structure de gouvernance renvoie au fait que les contrats étant incomplets, les individus mettent en place ex ante et en cours de contrat des dispositifs permettant de limiter autant que faire se peut les incertitudes qui vont entourer le déroulement du contrat et les éventuels comportements opportunistes des co-contractants. Cette analyse, à vocation générale, prend une signification particulière dans le cas de la firme ; en effet, la structure de gouvernance est, contrairement au marché, encastrée dans une « hiérarchie », hiérarchie caractérisée par une subordination des salariés à leur employeur : marché et firme sont donc pour Williamson des structures de gouvernance alternatives qui s’opposent d’une manière « discrète »5. Quels sont alors les principaux mécanismes de coordination propres à la firme ? Dans la TCT, comme chez Coase [1937] et Simon [1951], les salariés sont soumis à l’autorité de l’employeur, alors que sur le marché, les transactions relèvent de négociations purement commerciales, et aucun 3. Notons ici que concevoir cet arbitrage revient à considérer que marché et firme sont deux modalités discrètes d’organisation des activités économiques. Or, comme nous le verrons, ce n’est pas le point de vue de toutes les approches. 4. Pour caractériser chaque théorie nous avons pris le parti d’indiquer la « nature » de la firme retenue. 5. Le marché est donc également une structure de gouvernance, mais non hiérarchique. La forme hybride (Williamson [1991]) constitue une troisième structure de gouvernance.
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élément d’autorité ou de pouvoir n’est présent. Cette relation d’autorité prend sa source d’une part dans le contrat de travail, et d’autre part dans un droit contractuel implicite interne à la firme ; cette dernière est en effet sa « propre cour d’appel » [Williamson, 1991], il existe en son sein un mécanisme dit de « tolérance » (forbearance) en vertu duquel la firme dispose d’un pouvoir de commandement, qualifié de « fiat », pouvoir totalement spécifique à la firme. Si les incitations constituent également un mécanisme de coordination intrafirme, elles sont secondaires, ce qui différencie nous le verrons la TCT des trois autres corpus théoriques. Pour Williamson, les incitations sont dégradées en interne car il est impossible de répliquer dans la firme les incitations, considérées comme fortes du marché, en pratiquant ce qu’il appelle l’« intervention sélective » [Williamson, 1985, p. 135-138]6. Enfin, dans la TCT, les composants sont de deux ordres, d’une part l’intégration verticale implique la propriété des actifs non-humains (ANH) [Williamson, 1985, p. 218], d’autre part la firme « comprend » les actifs humains (AH) dans la mesure où une relation d’emploi se substitue à une relation commerciale. Marché et firme ne possédant pas les mêmes caractéristiques en matière de mise en œuvre de l’autorité et de mécanismes incitatifs, la TCT est alors à même de proposer son propre schéma d’explication du recours à ces deux formes d’organisation des activités économiques. Deux difficultés sont susceptibles de conduire au choix de la firme par rapport aux autres structures de gouvernance : d’une part, le risque de hold-up lié à la présence d’actifs spécifiques est susceptible d’entraîner des distorsions ex ante dans le niveau des investissements des contractants, et, d’autre part, l’incomplétude contractuelle peut générer ex post des négociations et marchandages coûteux quand il faut adapter la relation contractuelle à des changements aux conditions de l’offre et de la demande [Joskow, 2005]. Grâce au pouvoir de commandement sur les AH, la firme est en mesure de mettre fin aux conflits d’intérêt et au marchandage entre les contractants, facilitant la décision d’investissement ex ante et une meilleure adaptation ex post. L’inconvénient du recours à la firme réside dans le fait que les incitations sont dégradées. L’arbitrage marché-firme résulte donc bien d’un raisonnement « à la Coase » ; il faut comparer les bénéfices de l’intégration 6. Il s’agit concrètement, après l’intégration verticale d’un fournisseur, de faire fonctionner dans les mêmes conditions la nouvelle division ; cette dernière continue ainsi à fournir ses services à un prix fixé de la même manière et à s’approprier les revenus nets. Or, pour Williamson, cette intervention sélective ne peut pas fonctionner pour trois raisons. Tout d’abord, le fournisseur, devenu une division, n’est plus incité à utiliser efficacement des actifs qui ne lui appartiennent plus ; le fait que la direction puisse, par des manipulations discrétionnaires, réduire ses revenus nets réduit également ses incitations. Ensuite, les prix de transfert interne peuvent également être manipulés par la direction. Enfin, la direction sera tentée d’intervenir dans la gestion de la division, si par exemple des gains collectifs peuvent être obtenus, au détriment des revenus de la division.
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verticale – suppression du hold-up des fournisseurs et flexibilité en cas d’adaptation ex post –, avec les coûts de l’organisation interne – incitations faibles et coûts bureaucratiques.
La TDP : la firme comme « ensemble de droits de propriété » La firme est pour la TDP un ensemble de droits de propriété sur les ANH [Hart, 1990, p. 160], et le marché est traité comme un espace de négociation sur l’allocation des droits de propriété de ces actifs. Quels sont dans ces conditions les mécanismes de coordination propres à la firme ? S’interrogeant sur la problématique coasienne, Hart note, et ce contrairement à Williamson, qu’une firme peut également donner des ordres à une autre firme. L’existence d’une relation d’autorité n’est donc pas liée à la reconnaissance de la nature particulière du contrat de travail et le fait de donner des ordres, le commandement, n’est pas spécifique à la firme : commander au sein de la firme n’est pas différent du fait de commander à une autre entreprise. Pourquoi dans ces conditions le salarié obéit-il à l’employeur ? Simplement parce que ce dernier peut le priver de l’usage des moyens de production [Hart, 1995, p. 58]. Les fondements de l’autorité dans la firme sont donc, selon Hart, à relier à la propriété, qui est source de pouvoir, et non à la spécificité du contrat de travail. Le marché et la firme sont donc avant tout considérés comme deux espaces d’incitation à l’investissement, le niveau d’investissement étant fonction de la structure d’allocation des droits de propriété entre les contractants. Soit un vendeur V qui possède un actif physique X et un acheteur A qui possède un actif physique Y, le surplus total résulte des investissements de V et A, investissements non vérifiables. Le marché étant traité comme un espace de négociation sur l’allocation des droits de propriété des ANH, les agents peuvent conclure des contrats qui donnent à une des parties les « droits de contrôle résiduels » sur l’utilisation de ces actifs : il s’agit du droit de décider de tous leurs usages tant que ceux-ci ne sont pas incompatibles avec les contrats signés antérieurement, la coutume ou la loi [Hart, 1995, p. 30]. Par ailleurs, le contrôle sur les ANH, via la propriété, est source de pouvoir car il affecte ex post la répartition des revenus issus de la coopération entre deux contractants. Ces revenus, en retour, affectent les incitations des parties à entreprendre des investissements spécifiques. Il y a donc un lien direct entre la nature de la firme, c’est-à-dire les droits de propriété sur les ANH, et le niveau d’investissement entrepris par chaque agent. On remarquera que pour la TDP, et cette position est à l’opposé de celle de la TCT, les AH ne sont pas compris dans la firme7, les composants sont donc uniquement les ANH détenus par le propriétaire [Hart, 1990, p. 161]. 7. Bien évidemment, chez Williamson, la firme ne « possède » pas ses employés, mais fondamentalement, comme nous l’avons vu, c’est bien la relation d’emploi qui est au cœur de la firme.
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Autrement dit, comme le note à juste titre Blair, dans cette approche, les employés, certes, contractent avec la firme mais ne font pas partie de la firme en tant que tels [Blair, 1995, p. 66]. La question des frontières de la firme est dans ces conditions pertinente dans la mesure où les incitations à investir de la part de chaque agent seront différentes selon la structure de la propriété des actifs car la stratégie d’intégration verticale génère simultanément des « coûts et des bénéfices ». Soit le cas suivant : un vendeur – propriétaire/manager –, est en relation verticale avec un acheteur, une grande firme managériale. Si cette dernière acquiert le vendeur, le propriétaire/manager est dépossédé de ses actifs, il n’a plus le contrôle des ANH. Cette perte de contrôle, si elle entraîne une incitation à l’investissement ex ante (investissements spécifiques) pour la grande firme qui possède plus d’actifs, donc plus de pouvoir et de contrôle, entraîne inversement une désincitation à investir dans des actifs spécifiques pour l’employé/manager car il ne percevra pas la totalité du revenu issu de son investissement. Comme le note Hart, « le bénéfice de l’intégration réside dans le fait que l’incitation de la firme acheteuse à réaliser des investissements augmente puisque, étant donné l’accroissement de ses actifs, elle reçoit une fraction plus importante du surplus ex post. Mais le coût de l’intégration est que les incitations de la firme acquise à réaliser des investissements relationnels spécifiques diminuent puisque, étant donnée la réduction de ses droits résiduels de contrôle, elle reçoit une fraction plus faible du surplus ex post créé par ses propres investissements » [Hart, 1995, p. 33]. La TDP offre de ce fait, d’un point de vue normatif, une démarche rigoureuse pour analyser la question des frontières de la firme : bien que le first best soit toujours hors de portée8, la propriété doit être attribuée au protagoniste dont l’investissement préalable a le rendement net le plus élevé. L’intégration aboutira inévitablement à un surinvestissement de la part du propriétaire de l’actif spécifique et à un sous-investissement de la part de l’autre partie. Le rendement net de celui qui possède l’actif devra être suffisamment élevé pour compenser le sous-investissement de l’autre partie contractante. Si les actifs spécifiques sont d’une importance égale, la nonintégration est alors préférable, les niveaux d’investissement seront dans ce cas modérés pour chaque agent.
La TFSI : la firme comme « système incitatif » Dans toute une série de contributions, un certain nombre d’auteurs ont tenté, depuis les années quatre-vingt-dix, d’élaborer une théorie de la firme largement inspirée du programme de recherche de la théorie des incitations. Pour Holmstrom et Milgrom [1994], qui reprennent à leur compte la démarche de Alchian et de Demsetz [1972], la nature de la firme, qualifiée 8. La meilleure solution correspond au cas où chacun investit comme s’il ne risquait pas de subir de hold-up.
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de « sous-économie » ou d’« économie en miniature » [Holmström, 1999], est, tout comme le marché, purement contractuelle. Plus précisément, marché et firme, mis sur le même plan, sont considérés comme deux espaces incitatifs concurrents. S’interrogeant sur la question du « make-or-buy », ces deux auteurs analysent ainsi l’opposition entre deux systèmes de management qui renvoient au contrat entre un employeur et un employé et au contrat entre une firme et un travailleur indépendant. Dans les deux cas, marché et firme, trois mécanismes de coordination ou « instruments » sont utilisables pour créer des incitations : la rémunération, la propriété des actifs et le « design » du poste de travail. Simplement, ces instruments sont combinés dans chaque espace de manière différente. Dans le cas de la firme (travail salarié), le travailleur obéit à un agent, utilise les outils que la firme possède et perçoit un salaire fixe. Dans le cas du marché (travail indépendant), le travailleur choisit lui-même sa méthode de production, est propriétaire des outils avec lesquels il travaille et est rémunéré en fonction de ce qu’il produit. Par ce biais, les auteurs entendent réconcilier trois approches différentes de la firme : celle de Coase, qui met l’accent sur l’autorité de l’employeur sur ses employés9, celle de Hart, avec le rôle joué par la propriété des actifs, enfin la littérature principal-agent avec l’impact de la rémunération. On remarquera que compte tenu du fait que la firme renferme des AH et des ANH, la propriété n’est pas, contrairement à ce qui est dit par la TDP, la seule source d’incitation, la firme disposant de nombreux mécanismes d’incitation qui, combinés, doivent inciter les salariés à agir dans l’intérêt de l’employeur. Cette définition de la firme permet de s’interroger sur la question des frontières de la firme. Il s’agit en effet de rechercher la meilleure combinaison possible des trois dispositifs, considérés comme endogènes, pour que le travailleur alloue ses efforts de manière optimale, sachant qu’il existe trois facteurs exogènes susceptibles d’influencer cette combinaison : l’incertitude sur le futur, le degré de spécificité des actifs sur lesquels portent les échanges et les coûts de mesure de la performance (output) des travailleurs. Les principaux résultats de la TFSI sont les suivants [Holmström et Milgrom, 1994]. Quand les coûts de mesure de la performance augmentent ou que les activités du salarié sont difficilement évaluables, le système incitatif efficient est celui pour lequel le travailleur aura un salaire peu dépendant 9. On notera néanmoins qu’en ce qui concerne l’autorité, la perspective retenue s’écarte largement des points de vue de Coase, de Simon et de Williamson. En effet, pour la TFSI, l’autorité renvoie à la capacité, pour l’employeur, à concevoir le « design » des postes de travail, design susceptible d’inciter le salarié à entreprendre les bonnes actions (Holmström et Milgrom [1991]). Dès lors, l’autorité, en tant que dispositif de commandement et de coordination ex post, n’est pas analysée, elle est assimilée à un dispositif d’incitation, au même titre que la propriété des actifs et du système de rémunération des employés. Autrement dit, ce n’est pas, contrairement à la position de la TCT, la relation d’autorité qui permet d’opposer la firme au marché, mais la combinaison des mécanismes d’incitation.
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de sa production, n’échangera pas lui-même directement avec ses clients, et n’aura pas le droit de vendre ses produits à d’autres agents. Ce premier système d’incitation renvoie à la relation classique entre un employeur et un employé. Inversement, si la performance du travailleur est facile à mesurer ou que ses activités peuvent être relativement facilement évaluées, le modèle prédit l’apparition d’une relation d’achat-vente (recours à un travailleur indépendant), ce qui correspond au cas où le travailleur est rémunéré à sa performance, a ses propres clients et est libre de vendre lui-même ses produits10.
La TA : la firme comme « nœud de contrats » Pour la TA, la nature de la firme est sans équivoque purement contractuelle. Comme l’écrivent Jensen et Meckling [1976, p. 310], « les relations contractuelles constituent l’essence de la firme, non seulement avec les employés, mais avec les fournisseurs, les clients, les organismes de crédit, etc. ». Pour ces auteurs, la firme est un « point focal », une « fiction légale » [ibid., p. 311] : « Les organisations sont simplement des fictions légales qui sont utilisées comme un réseau d’arrangement contractuel entre les individus. » La firme constitue une création du système juridique, donc une construction artificielle qui a la particularité d’être considérée comme un « individu » par les tribunaux. Pour les tenants de cette approche, cela n’a dans ces conditions pas de sens de s’interroger sur la fonction-objectif des firmes, elles n’ont pas de préférence, ni de motivation propre, simplement, elles sont le lieu de rapports contractuels entre individus aux objectifs fréquemment opposés. Seuls les individus participant à ce réseau ont des objectifs et des responsabilités. Dans ces conditions, des trois mécanismes de coordination vus dans les trois courants précédents – la relation d’autorité, les droits de propriété sur des ANH, le système de rémunération –, seul le dernier est retenu par la TA. Comme la relation d’agence implique, par définition, un conflit d’intérêt et une situation d’asymétrie informationnelle, la fonction de ce mécanisme est d’aligner les préférences de l’agent sur celles du principal. Compte tenu de cette nature particulière de la firme, un nœud de contrat, la question (1) des composants de la firme et (2) de ses frontières ne se pose pas. Dans la mesure où il n’existe aucune différence entre un contrat interne – à la firme – (entre un employeur et un employé), et un contrat externe – à la firme – (par exemple entre un client et un fournisseur), la distinction opérée par les trois autres courants entre firme et marché devient ainsi non pertinente : « Vu sous cet angle, cela a peu ou pas du tout de sens d’essayer de distinguer les éléments qui sont internes à la firme des éléments qui sont 10. On notera que si la question des frontières de la firme est bien appréhendée, l’arbitrage marché-firme revient à un arbitrage entre travail salarié et travail indépendant, le cas des relations interfirmes n’étant pas abordé, contrairement à la TCT et à la TDP.
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au dehors. » [Jensen et Meckling, 1976, p. 311]. La problématique de cette théorie consiste alors à s’intéresser à la nature contractuelle des relations entre les différents agents, les fournisseurs de capital, de travail, de matières premières, les clients. Au total, ces quatre théories, bien qu’appartenant au même courant, sont fondamentalement divergentes, et sur la définition de la firme et sur les variables explicatives de ses frontières (cf. tableau 1). Se pose dès lors la question de la complémentarité/substituabilité des théories abordées jusqu’à maintenant.
Tableau 1 : Définition et frontières de la firme dans les théories contractualistes Frontières de la firme
Définition de la firme
Nature
Composants
Mécanismes de coordination
Détermination des frontières Degré de spécificité des actifs
Une structure de TCT gouvernance hiérarchique
Une collection d’ANH et d’AH spécifiques
Autorité (fiat) et incitations (dégradées)
Un ensemble de TDP droits de propriété
Une collection d’ANH
Incitations à l’invesIncitations liées à tissement fonction la propriété des de la structure des ANH droits de propriété
TFSI
Un système incitatif
Une collection d’ANH et d’AH
Combinaison d’instruments incitatifs
Mesure de l’output
TA
Un nœud de contrats
Non pertinent
Contrat incitatif
Non pertinent
DÉFINITION ET FRONTIÈRES DE LA FIRME : COMPLÉMENTARITÉ OU SUBSTITUABILITÉ DES THÉORIES CONTRACTUALISTES ? La question de la complémentarité/substituabilité des théories contractualistes de la firme est évoquée dans plusieurs travaux récents, sans toutefois être traitée en tant que telle. Quand ce point est abordé, les prises de positions des auteurs sont pour le moins hétérogènes. Ainsi, dans un numéro récent du Journal of Economic Behavior and Organization consacré à la théorie de la firme, Garrouste et Saussier [2005, p. 181] notent que « toutes ces approches [la TCT, la TDP et la TFSI] qui concernent la question des
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frontières de la firme sont clairement plus substituables que complémentaires » alors même que dans un autre article du même numéro, Gibbons [2005, p. 239] avance que ces « théories ne sont certainement pas exclusives ». Par ailleurs, pour Brousseau et Farès [2000, p. 417], la TCT et la TDP « sont […] plus complémentaires que substituables ». Pour tenter de répondre à cette question – controversée –, nous mobiliserons la grille méthodologique élaborée par Mäki [1992, 2004]. Sans entrer ici dans une présentation de la méthode de l’« isolement théorique » (theoretical isolation) de cet auteur, notons que pour lui, le regard que portent les théories entre elles quant à leur objet d’étude et leur manière d’analyser cet objet est révélateur des relations de complémentarité/substituabilité qui les lient. Ainsi, et en simplifiant son approche11, une construction théorique qui ne paraîtra pas suffisante aux yeux des auteurs pour analyser un objet d’étude devra être complétée par d’autres éléments ou d’autres approches théoriques pour être améliorée : dans ce cas, la théorie en question et les approches cherchant à la compléter sont dans une relation de complémentarité. À l’inverse, la théorie qui ne paraîtra pas nécessaire pour rendre compte d’un objet d’étude pour certains auteurs ou pour d’autres approches théoriques pourra être remplacée par celles-ci : dans ce cas, la théorie en question et les approches cherchant à la remplacer sont dans une relation de substituabilité. L’application de cette grille à l’analyse des relations de complémentarité et substituabilité entre théories nécessite en amont un accord sur l’objet d’étude commun à celles-ci, l’explanandum pour reprendre le terme utilisé par Mäki. En ce qui concerne les théories de la firme, nous nous focaliserons ici sur les deux explananda les plus discutés dans la littérature et autour desquels il semble y avoir un consensus parmi les auteurs pour définir ce dont doit traiter « la » théorie économique de la firme [Foss, 1996] : la question de la définition de la firme et celle de ses frontières. Comme nous allons le montrer, les théories contractualistes de la firme identifiées sont dans une relation de complémentarité lorsqu’elles analysent la définition, et dans une relation de substituabilité lorsqu’elles étudient les frontières.
La question de la définition de la firme : des relations de complémentarité entre les théories contractualistes La question de la définition de la firme, et plus précisément de sa nature, est essentielle. Ainsi que le notent Garrouste et Saussier [2005, p. 180], c’est « la première question à laquelle une théorie de la firme devrait être capable de répondre ». Qu’est ce qu’une firme ? Qu’est-ce qui distingue la firme des autres modes d’organisation des activités économiques ? Comme nous l’avons vu, les réponses à ces questions diffèrent selon les théories contrac11. Pour une présentation détaillée, voir Mäki [1992]. Pour une application de sa grille au cas particulier de la TCT, le lecteur intéressé pourra consulter Mäki [2004].
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tualistes. Elles s’avèrent selon nous complémentaires les unes des autres au sens de Mäki, ainsi que nous allons le montrer. Les débats entre théories contractualistes sur la nature de la firme ont largement été traversés au cours des années 1980 et 1990 par l’opposition entre firme comme relation d’autorité et firme comme nœud de contrats, opposition associée respectivement aux travaux de Coase [1937] et de Alchian et Demsetz [1972]. Dans la lignée de Coase [1937], la TCT considère que la nature de la firme repose sur la relation d’autorité pouvant exister entre les membres de la firme – firme comme structure de gouvernance hiérarchique – alors que dans le prolongement de la conception d’Alchian et Demsetz [1972], les principaux auteurs de la TA réduisent la nature de la firme au contrat, évacuant le rôle de l’autorité – firme comme simple nœud contractuel. Cette opposition peut être utilisée pour mettre à jour les relations de complémentarité entre les théories contractualistes sur la question de la nature de la firme. Parmi les théories identifiées dans notre travail, la TA a un statut particulier dans la mesure où la question de la nature de la firme a peu de sens, la firme, appréhendée comme une fiction légale, n’ayant pas d’existence propre. Cheung [1983, p. 18] défend même l’idée qu’« il est futile de poser la question de ce qu’est ou de ce que n’est pas une firme », ce qui peut paraître problématique quand justement, on fait de la firme son objet d’étude12. Dans cette optique, considérer que « le terme « firme » est simplement une courte description de la manière d’organiser des activités par des arrangements contractuels qui diffèrent de ceux associés aux marchés des produits ordinaires » [Cheung, 1983, p. 3] est suffisant. Posant d’emblée qu’il est finalement peu important de définir ce qu’est une firme, les théoriciens de l’agence apparaissent comme relativement isolés dans l’ensemble des théories contractualistes de la firme. Malgré l’existence d’une opposition souvent mise en avant par les auteurs [Masten, 1991] entre firme comme structure de gouvernance hiérarchique (TCT) et firme comme nœud de contrats (TA), ces deux conceptions de la nature de la firme n’en sont pas moins complémentaires. Les positions de Williamson [1985, 1991] et de Alchian et Demsetz [1972] sont représentatives de ces relations. Pour Williamson, définir la firme comme un nœud de contrats est critiquable parce que cela conduit à ne pas mettre en avant ce qui distingue par essence la firme des autres modes de coordination des activités économiques. Néanmoins, l’auteur n’est pas opposé à considérer le contrat comme élément d’analyse des structures de gouvernance, notamment dans les cas où il s’agit d’étudier des problèmes économiques pouvant être ramenés à des problèmes d’engagements contractuels réciproques13. Mais considérer 12. Voir à ce titre la contribution de Hodgson dans cet ouvrage. 13. Ce point de vue est surtout développé dans les dernières publications de Williamson, en particulier Williamson [2000] et [2002].
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uniquement la firme sous cet angle n’est pas suffisant selon lui. Ainsi qu’il le souligne, il faut aller plus loin : Qu’il ait été instructif de concevoir la firme comme un nœud de contrats est évident au regard des nombreux apports de la littérature. Mais appréhender l’entreprise uniquement comme un nœud de contrats contribue à éluder ce qui distingue fondamentalement ce mode de gouvernance […], l’adaptation bilatérale effectuée par l’autorité [Williamson, 1991, p. 274].
De même, Alchian et Demsetz [1972] se positionnent par rapport à la conception hiérarchique de la firme en arguant non pas que leur approche remet en cause cette dernière mais qu’elle permet de la compléter. Ainsi qu’ils le notent dans le passage où ils discutent de la conception coasienne de la firme : Notre conception de la firme n’entre pas nécessairement en contradiction avec celle de Coase ; nous cherchons à aller plus loin […]. L’idée pénétrante de Coase est que les marchés ne fonctionnent pas sans coût […]. Pour aller plus loin dans la théorie, il est nécessaire de savoir ce qu’est une firme et d’expliquer les circonstances dans lesquelles le coût de management des ressources [au sein de la firme] est faible relativement au coût d’allocation des ressources par le marché. La conception et la logique de la firme classique que nous proposons modifient les apports de Coase dans cette direction [Alchian et Demsetz, 1972, p. 783-784].
Ainsi Alchian et Demsetz ne cherchent pas à substituer à la conception de Coase leur propre conception de la firme mais plutôt à compléter cette dernière, en particulier en insistant sur la dimension incitative de la firme. Dès lors, même si elles s’opposent, les conceptions de la firme comme organisation hiérarchique et comme nœud de contrats sont plus complémentaires que substituables au sens de Mäki : pour chaque tenant d’une approche, l’approche alternative n’est pas jugée fausse en soi mais insuffisante pour rendre compte de l’objet d’étude qu’est la nature de la firme. Il est nécessaire de la compléter. L’idée qu’il existe plus une complémentarité qu’une substituabilité entre la TCT et la TA se vérifie également dans le cas de la TDP et de la TFSI. Pour la TDP, qui considère la firme comme un ensemble de droit de propriété, intégrer dans la définition de la firme l’importance de la détention de droits de contrôle résiduels sur les ANH constitue justement le moyen de combiner les deux conceptions de la firme comme organisation hiérarchique et comme nœud de contrats. Hart et Moore [1990] suggèrent ainsi : Notre approche réconcilie ces deux positions. En même temps qu’elle suit Alchian et Demsetz en ne distinguant pas la forme ou la nature des sanctions dans les deux relations, elle capture l’idée qu’un agent est plus susceptible de faire ce qu’un autre agent veut s’ils sont dans une relation d’emploi que s’ils sont des contractants indépendants. La raison pour laquelle le gérant de l’épicerie de Alchian et Demsetz est davantage susceptible de suivre leurs désirs s’ils l’emploient que s’ils sont ses clients est que dans le premier cas, sa subsistance future dépend d’eux (ils contrôlent les actifs avec lesquels le gérant veut travailler) alors que dans le second cas, elle ne dépend pas d’eux [Hart et Moore, 1990, p. 1150].
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Nous avons vu que la TFSI tente également de combiner l’autorité, la propriété des ANH, et les structures contractuelles incitatives à l’effort pour spécifier la nature de la firme, concevant finalement celle-ci comme un système incitatif. Cette démarche témoigne de la volonté d’aborder la question de la nature de la firme sous un angle qui met en avant les relations de complémentarité existant entre les théories contractualistes. Ceci conduit à réconcilier différentes conceptions de la firme plutôt qu’à les appréhender comme substituables, même si dans les trois dimensions qu’ils retiennent pour caractériser ce qu’est une firme, ils mettent surtout l’accent sur les structures contractuelles incitatives à l’effort. Finalement, quand elles traitent de la nature de la firme, l’ensemble des approches contractualistes sont plus dans un rapport de complémentarité que de substituabilité. Il n’en est pas de même en ce qui concerne la question des frontières.
La question des frontières de la firme : des relations de substituabilité entre les théories contractualistes La question des frontières de la firme donne lieu à de nombreux débats, notamment dans le cadre d’analyse de l’intégration verticale. Il n’est à cet égard pas anodin de constater que c’est à la lumière de la problématique de l’intégration que Gibbons [2005] a cherché à élaborer sa typologie des théories contractualistes de la firme. Ainsi qu’il le note : Avant d’établir des distinctions entre ces théories, il faut souligner ce qu’elles doivent toutes avoir en commun : une théorie de la firme doit définir ce qu’est l’« intégration » (i.e. si une transaction donnée est dans une firme ou entre deux firmes) et montrer pourquoi cela est important (i.e. quel arbitrage il existe entre intégration et non-intégration de telle manière que la théorie prévoit quand il y a intégration pour certaines transactions et quand il n’y a pas intégration pour d’autres) [Gibbons, 2005, p. 203].
Expliquer la différence entre une transaction au sein de la firme et entre firmes et prévoir sous quelles conditions l’intégration se fera ou non est au cœur de la question des frontières de la firme. Là encore, comme sur la question de la nature de la firme, la TA a un statut particulier relativement aux autres théories. Dans cette approche, la firme n’ayant pas d’existence propre, la question de ses frontières ne se pose pas. Il n’est alors pas possible de comprendre les modifications opérées par l’intégration sur les comportements des agents. Ainsi que le note Hart [1995, p. 20], cette approche « souffre des mêmes critiques que celles adressées à la théorie néoclassique. À savoir qu’elle ne peut appréhender les frontières de la firme ». La TCT, la TDP et la TFSI cherchent toutes trois à analyser les frontières de la firme et les explications et prédictions qu’elles en donnent apparaissent bien plus substituables que complémentaires.
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Pour la TCT, le degré de spécificité des actifs en jeu dans une transaction est le critère central d’explication des frontières de la firme. La prédiction centrale de la TCT en matière de frontières de la firme est la suivante : une firme va d’autant plus s’étendre que les actifs mis en jeu dans les transactions avec ses co-contractants externes sont spécifiques. Cette proposition a été la plus testée de la TCT [Crocker et Masten, 1996 ; Masten et Saussier, 2000] et les résultats obtenus expliquent largement aujourd’hui l’« empirical success story » mise en avant par Williamson [2000]. Elle ne fait néanmoins pas l’unanimité chez les économistes, et notamment pas chez les théoriciens des contrats incomplets et ceux de la firme comme système incitatif. Hart est justement très critique vis-à-vis de l’analyse williamsonienne des frontières de la firme. Selon lui, l’explication des frontières de la firme n’est pas à trouver dans la capacité de la firme à limiter le développement de comportements opportunistes quand les actifs sont spécifiques. Ainsi qu’il le note, il n’est pas satisfaisant de supposer que les agents deviennent automatiquement moins opportunistes. De même, un comportement supposé opportuniste n’est pas toujours réduit dans la firme, sinon, il serait optimal d’organiser toutes les activités économiques au sein d’une énorme firme. S’il y a moins de négociation et moins de comportement de hold-up dans une firme intégrée, il est important de savoir pourquoi. Or, la théorie des coûts de transaction, telle qu’elle est, ne fournit pas de réponse [Hart, 1995, p. 27-28].
Pour la TDP, l’établissement des frontières de la firme s’explique par les incitations à l’investissement – non vérifiable – fournies par l’allocation des droits de contrôle résiduel sur les ANH. Il s’agit alors (1) d’allouer ces droits de manière à maximiser la valeur de la quasi-rente relationnelle – nette des investissements des co-contractants – générée par la relation et (2) de les attribuer à la partie ayant le rendement marginal de l’investissement le plus élevé. Autrement dit, dans des termes moins techniques, « les frontières de la firme sont choisies pour allouer le pouvoir de manière optimale entre les différentes parties d’une transaction » [Hart, 1995, p. 7]. Dans ce cadre théorique, la prédiction centrale de la TDP concernant les frontières de la firme est la suivante : une firme va d’autant plus s’étendre que les investissements qu’elle et ses co-contractants externes mettent en œuvre ont des rendements marginaux élevés, les rendements de la firme devant être supérieurs à ceux de ses co-contractants. Dans le cas contraire, ce n’est pas la firme qui intégrerait mais ce serait elle qui serait intégrée. Les explications des frontières de la firme avancée par la TDP et la TCT paraissent substituables dans la mesure où pour une même situation de départ, ces deux théories peuvent prévoir des résultats différents quant aux frontières de la firme. Elles sont sur ce point plus concurrentes que complémentaires. En effet, une augmentation de la quasi-rente relationnelle générée par des investissements spécifiques se traduit par une intégration pour la TCT alors que ce n’est pas forcément le cas pour la TDP.
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Tout dépend en fait des rendements marginaux des investissements des parties. S’ils sont égaux, l’intégration n’aura pas lieu selon la TDP, au contraire de la TCT. De manière plus générale, le cadre formalisé de la TDP permet de prévoir qui intègre qui, selon les niveaux de rendements marginaux des co-contractants, ce qu’il n’est pas possible de savoir dans la TCT. Ce type de raisonnement sur les rendements marginaux souffre néanmoins d’une limite non négligeable : il rend difficilement testable les prédictions de la TDP, ce que les tenants de la TCT et de la TFSI ne manquent pas de souligner [Williamson, 2000, p. 605 et 2002, p. 189 ; Holmström et Roberts, 1998, p. 79]. La TFSI, élaborée plus récemment que la TCT et la TDP, avance elle aussi sa propre explication des frontières de la firme, en opposition aux deux autres constructions théoriques. La critique générale faite par les tenants de cette approche aux théoriciens des coûts de transaction et des droits de propriété est que ces auteurs « se sont focalisés trop étroitement sur le problème du hold-up et sur le rôle des actifs spécifiques » pour expliquer les frontières de la firme [Holmström et Roberts, 1998, p. 91]. En réduisant l’explication des frontières de la firme respectivement à des questions de spécificité des actifs et à des questions d’incitations à l’investissement suscitées par la propriété d’ANH, la TCT et la TDP éludent un ensemble de modalités fondamentales substituables aux deux éléments précédents pour expliquer les frontières de la firme : les coûts de mesure de la performance des agents, et plus spécialement des travailleurs14. Comme nous l’avons vu, la TFSI explique l’arbitrage entre firme et marché à partir des difficultés rencontrées pour évaluer l’output des travailleurs, considérant la firme comme un système d’incitations particulier dans lequel le travailleur salarié a un salaire peu dépendant de son output, ne contracte pas directement avec les clients et ne dispose pas du droit de vendre ce qu’il produit. Ainsi que le note Holmström [1999, p. 99], cette théorie « défend l’idée que les frontières [de la firme] vont être établies dans l’intention d’internaliser les externalités contractuelles importantes provenant des coûts de mesure ». Dans ce cadre, plus il est difficile d’évaluer les activités du travailleur, plus la firme apparaît comme une solution pertinente relativement au marché. La prédiction de cette théorie en ce qui concerne la question des frontières de la firme peut alors être résumée ainsi : une firme va d’autant plus s’étendre que les coûts de mesure des activités des co-contractants externes sont élevés. Les résultats des tests empiriques relatifs à cette prédiction sont ambivalents, certaines études tendant à valider la proposition précédente [Andersen et Schmittlein, 1984 ; Slade, 1996], d’autres à la rejeter [Wernerfelt, 1997]. Ainsi que le souligne Holmström [1999, p. 99] lui-même, les prédictions de 14. Comme souligné plus haut, la TFSI aborde la question des frontières de la firme en se focalisant sur l’arbitrage entre travail salarié et travail indépendant.
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la TFSI sur la question des frontières de la firme entrent à tel point en opposition avec celles de la « théorie du hold-up » – associé par l’auteur à la TDP et la TCT – que ces approches sont dans un rapport de substituabilité quant à l’analyse des frontières de la firme. Si l’on considère, comme le fait Holmström, les deux scénarii suivants précisant la situation de deux cocontractants, les prédictions sont totalement différentes. Dans un cas, les variables ex post du contrat sont parfaitement vérifiables mais ne peuvent pas être spécifiées ex ante ; il n’y a pas de coûts de mesure de l’output mais des actifs spécifiques en jeu. Dans l’autre cas, il n’y a pas d’actifs spécifiques mais des problèmes de coûts de mesure. Pour Holmström [1999, p. 99], « la théorie du hold-up prévoirait l’intégration dans le premier scénario mais pas dans le second. La théorie de mesure des coûts [i.e. la TFSI] prévoirait pile le contraire ». Finalement, quand elles analysent les frontières de la firme, la TCT, la TDP et la TFSI sont bien plus substituables que complémentaires, la TA étant en quelque sorte à part dans la mesure où la question des frontières n’est pas pertinente dans cette construction.
CONCLUSION Au terme de cette étude, une constatation s’impose, celle de la diversité des approches contractualistes de la firme. Cette diversité peut paraître a priori surprenante. En effet, alors que ces approches sont le plus souvent présentées dans les manuels anglo-saxons de référence comme relativement homogènes et uniformes dans leur manière d’analyser la firme [Milgrom et Roberts, 1992 ; Baron et Kreps, 1999 ; Ricketts, 2002], une analyse détaillée des principales théories qui la composent montre au contraire qu’il existe des divergences importantes entre elles. Ces divergences sont d’autant plus étonnantes qu’elles concernent pourtant la définition même de l’objet d’étude de ces théories, la firme. De même, comme nous l’avons vu, si les théories contractualistes de la firme sont complémentaires sur la question de la définition de la firme, elles sont en revanche substituables sur celle de ses frontières. Ce double résultat a des conséquences très différentes en matière d’analyse du réel. Du point de vue de la définition tout d’abord, il est indéniable que les différentes théories enrichissent notre compréhension de ce qu’est une firme, en mettant en évidence ses multiples facettes, à la fois structure de gouvernance hiérarchique, ensemble de droits de propriété et réceptacle de nombreux contrats. Cette pluralité des définitions autorise de ce fait le traitement de nombreuses questions : outre bien évidemment celle de l’intégration verticale, citons la question de la gouvernance [Blair, 1995 ; Rajan et Zingales, 2001], de l’économie des ressources humaines [Lazear, 1995], du
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fonctionnement de l’autorité intra-firme [Aghion et Tirole, 1997]. Sur ce point il est donc indéniable que nos connaissances s’enrichissent. Inversement, pour ce qui est des frontières de la firme, les théories débouchent sur des résultats radicalement opposés en matière de logique d’intégration verticale, ce qui s’avère problématique tant du point de vue normatif que du point de vue positif. Compte tenu de cette diversité, on peut se demander finalement quels sont les points communs entre ces théories. Deux éléments nous paraissent essentiels : d’une part ces approches mobilisent la catégorie « contrat » pour analyser les interactions entre les individus, d’autre part la firme apparaît toujours comme une solution de second-best, pour pallier les « défaillances du marché15 ». La diversité voire l’éclatement du courant contractualiste au départ très influencé par la théorie néoclassique nous semble représentatif de la « crise » d’un paradigme dominant telle que Kuhn [1983, p. 132] l’a décrite : La prolifération des variantes concurrentes du paradigme, le fait d’être disposé à essayer n’importe quoi, l’expression d’un mécontentement manifeste, le recours à la philosophie et à des discussions sur les fondements théoriques, tous ces signes sont autant de symptômes d’un passage de la recherche normale à la recherche extraordinaire.
Cette période transitoire entre deux paradigmes est aussi l’occasion d’ajustements opérés sur le paradigme initial qui aboutissent à un relâchement de sa cohérence : « Toutes les crises commencent par l’obscurcissement du paradigme et par un relâchement consécutif des règles de la recherche normale » (ibid., p. 123). Le problème qui se pose aux théoriciens contractualistes pour aller vers une théorie de la firme plus « unifiée » est d’autant plus délicat qu’il est difficile de collecter les données nécessaires aux tests économétriques visant à valider ou infirmer les prédictions de chaque perspective. [Whinston, 2003]. Le fait qu’au sein d’un même courant, des théories puissent être en situation de substituabilité peut certes s’expliquer par la relative jeunesse du programme de recherche sur la théorie de la firme. Aller vers la voie d’une théorie unifiée supposerait que le corpus d’hypothèses retenu soit le même, ce qui a priori semble peu plausible, au moins à moyen terme16. 15. Ces deux points de convergence constituent d’ailleurs des points de rupture avec les autres corpus théoriques de la firme indiqués en introduction, à savoir la théorie évolutionniste de la firme et l’approche par les compétences et les ressources. 16. L’évolution de la TDP est de ce point de vue instructive : alors que les premiers modèles semblaient constituer une tentative de formalisation de la structure de raisonnement de la TCT, les modèles suivants ont bifurqué vers un raisonnement différent, conduisant à la substituabilité pour ce qui concerne les prédictions liées à la question de l’intégration verticale.
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Quels fondements pour les théories de la firme ? Plaidoyer pour une théorie artificialiste de l’action collective fondée sur le projet
Alain Desreumaux et Jean-Pierre Bréchet
INTRODUCTION Il n’est guère contestable que les entreprises connaissent, depuis le début des années 1980, des transformations organisationnelles profondes. L’analyse de ces transformations est inspirée d’un double souci : caractériser la forme organisationnelle qui en résulte et qui se substituerait aux formes précédentes (l’entreprise réseau, la forme post-bureaucratique ?), en tirer les implications sur le plan de la représentation théorique de la firme. Dans l’esprit de cette seconde préoccupation, il n’a pas manqué d’écrits évoquant la nécessité de reformuler la théorie de la firme1 [Emshoff, 1993 ; Scheffman, 1993]. Cette attitude n’est pas nouvelle, dans la mesure où la théorisation de la firme suit, plutôt qu’elle ne précède, l’évolution des formes organisationnelles et des pratiques entrepreneuriales observables. Face à un objet dynamique, manifestement évolutif et à facettes multiples, il est tentant de considérer la recherche de l’essence immuable de la firme comme une chimère ou l’idée d’une théorie de la firme propre à satisfaire tous les besoins d’analyse et de répondre à toutes les questions que pose cet objet comme strictement impossible. L’objectif de cet article est cependant de proposer un essai d’explicitation de l’élément invariant de l’entreprise, qui transcende la variété des formes organisationnelles par lesquelles elle s’incarne dans le temps et dans l’espace. En poursuivant cet objectif, on cherchera à la fois à proposer des éléments de compréhension de la dynamique de la firme et à articuler différents 1. On emploiera le mot firme comme équivalent de celui d’entreprise même s’il revêt originellement une acception plus restrictive.
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niveaux d’analyse trop souvent séparés dans les efforts de théorisation (celui de l’entreprise et celui des régulations globales qui l’encadrent et qu’elle contribue en même temps à construire). Cet invariant sera identifié à la notion de Projet (productif ou d’action collective), d’où la proposition d’une théorie fondée sur le projet, d’une « Project-Based View » (PBV) pourrait dire le stratégiste faisant écho en cela aux populaires « Resource-Based View » (RBV) ou « Knowledge-BasedView » (KBV). Une telle proposition ne prétend pas se substituer à toutes les théorisations préexistantes, mais cherche plutôt à montrer comment il est possible de les articuler, voire de les réconcilier. En effet, comme le remarquent Holstrom et Milgrom, le défi de la théorie de la firme n’est pas tant de comprendre séparément le contrat d’emploi vs les contrats entre individus indépendants, les problèmes liés à la propriété des actifs, les questions de surveillance et de compensation (dont le contrat psychologique), mais de comprendre comment ces éléments sont entremêlés [Holstrom & Milgrom, 1994]. Cette exigence de l’articulation des points de vue se retrouve aussi dans nombre de travaux dans le champ des théories de l’action, plus proche qu’on ne l’imagine de celui des théories de l’entreprise. La question de la construction de l’action collective serait d’ailleurs en creux la question épistémologique fondamentale [Hatchuel, 2000, 2005]. Pour développer cette proposition, on procédera en quatre temps. Une première section esquissera un bilan critique des théories de la firme. Dans une deuxième section, nous présenterons une réflexion à caractère épistémologique pour envisager les fondements de l’effort de théorisation que nous proposons d’entreprendre. Cet effort sera l’objet de la troisième section qui abordera plus directement la prise en compte du projet dans l’action collective, la notion de projet dans son sens fondamental. La quatrième section exposera les apports potentiels de cette notion à la théorisation de la firme.
HISTOIRE ET BILAN DES THÉORIES DE LA FIRME Il existe déjà nombre de recensions des théories de la firme et des questions que suscite cet objet d’analyse [Lebraty, 1974 ; Milgrom, 1988 ; Knudsen, 1995a, 1995b ; Verma et Churchman, 1997 ; Desreumaux et Bréchet, 1998 ; Bréchet et Desreumaux, 2004]. La disponibilité de ces bilans nous incite à simplement évoquer ici les ancrages disciplinaires des théories de la firme, à relever les failles de l’édifice et inventorier les voies de dépassement des débats et des contradictions qui le caractérisent2. 2. Ayant déjà abordé ces aspects dans un certain nombre de contributions nous en reprendrons ici des éléments (cf. par exemple Desreumaux et Bréchet [1998] ; Bréchet et Desreumaux [2004]).
QUELS FONDEMENTS POUR LES THÉORIES DE LA FIRME ?
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Les ancrages disciplinaires de la théorie de la firme Les théories de la firme se nourrissent à deux sources disciplinaires principales : l’économie et les théories des organisations. Observons que les travaux en management y contribuent indirectement en donnant à voir une variété de formes d’entreprise et de logiques managériales quand l’économie privilégie les faits stylisés. Mais comparativement aux économistes, les chercheurs en management stratégique ont porté peu d’attention au développement explicite d’une théorie de l’entreprise, alors même que celle-ci apparaît pourtant indispensable pour comprendre l’une des questions majeures qui figurent à l’agenda de recherche en stratégie, à savoir les sources de l’avantage concurrentiel et des différences de performance entre firmes [Conner et Prahalad, 1996]. Quand ils le font, c’est essentiellement par emprunt aux deux sources précédentes, avec un penchant marqué, ces dernières années, pour la référence à l’économie de l’organisation, que ce soit sa version transactionnelle ou l’approche ressources. Considérées comme des champs scientifiques, les deux sources disciplinaires majeures sont structurées différemment sur la base d’une variété de courants [Whitley, 1983, 1984b ; Augier et al., 2000 ; Knudsen, 2003]. L’éclectisme du management stratégique lui donne une configuration analogue [Foss, 1996 ; Whitley, 1984a]. On peut débattre de la richesse de ces ancrages multiples de la théorie de la firme et plaider pour une forme de pluralisme équilibré qui conditionne une « bonne conversation » [Foss, 1996]. Mais dans l’immédiat, on ne peut s’étonner du caractère rien moins qu’unifié de cette théorie et de la tournure conflictuelle que prend la réponse aux questions fondamentales, comme celle de savoir ce qui constitue l’essence de l’entreprise. Sur cette question s’affrontent en effet des thèses apparemment incommensurables prétendant expliquer ce qui distingue la firme d’autres objets ou d’autres vecteurs de coordination des activités économiques (le marché, la coopération). Bien entendu, chaque conception fait l’objet de nombreux débats. Ainsi, ce qui constitue l’essence de la firme, c’est tantôt le contrat d’emploi qui traduit une relation d’autorité (pour des débats à ce sujet : Coase [1937] ; Simon [1951] ; Masten [1988] ; Alchian et Demsetz [1972]), les droits de propriété sur des actifs physiques (pour des débats à ce sujet : Foss [1996] ; Milgrom et Roberts [1988]), l’idée de communauté humaine (Selznick, 1957), des connaissances et des routines organisationnelles et l’on reconnaît là les arguments de l’approche RBV/KBV et leur proximité avec la théorie évolutionniste. On évoquera aussi le déplacement du regard vers le contrat avec Alchian et Demsetz ou vers la transaction et les structures alternatives de gouvernement de celles-ci avec les travaux de Williamson. Remarquons au passage que les conceptions d’un auteur hétérodoxe comme F. Perroux n’ont guère été mobilisées et beaucoup resterait à faire
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LES ANALYSES THÉORIQUES DE LA FIRME : DÉBATS ET ENJEUX
pour que l’économie reconnaisse son unité active, individu ou entreprise, à la fois mémoire et projet [Perroux, 1973 ; 1975]. La conséquence de l’éclectisme disciplinaire qui irrigue la théorie de la firme et de la pluralité de thèses qui en résulte est que l’édifice « théorie de la firme » est encore aujourd’hui bien fragile à plusieurs égards : d’une part, il correspond à une intégration incomplète de réalités d’évidence, à commencer par la variété des manifestations organisationnelles de la firme, d’autre part, il est traversé de débats sans fin sur ce qui constitue l’essence de la firme.
La théorie de la firme : un édifice fragile La théorie de la firme peine à surmonter un certain nombre de difficultés. Le premier problème est que le programme d’observation qui sous-tend l’effort de théorisation n’est jamais complet ni systématique. Dans sa volonté d’expliquer l’essentiel, la théorisation est souvent biaisée par le caractère aveuglant de tel ou tel phénomène qui tend à occuper le devant de la scène. Les théories de l’entreprise se sont ainsi successivement saisies : de la firme managériale, de la grande entreprise intégrée, puis diversifiée, puis conglomérale, pour laquelle le rôle des facteurs technologiques (les infrastructures de transport et de communication) et celui de la réglementation de la concurrence ont été mis en évidence ; de l’entreprise multinationale ; de la firme de type J, dont les logiques de coordination tranchent sur celles qui caractérisent l’organisation bureaucratique ; de l’entreprise déréglementée (la mise en concurrence des grandes entreprises publiques de réseau). Dans ce tourbillon de formes, le risque existe toujours que la théorisation prenne comme cible ou archétype des entreprises qui poussent à l’extrême une fonction ou une logique d’action. On pourrait ainsi ajouter à la liste précédente le cas de l’entreprise « jetable » [March, 1994] qui, obsédée par la recherche de l’efficience maximale à court terme, ne possède plus de véritables capacités d’adaptation. La théorisation est ainsi régulièrement défiée par les faits et les transformations apparentes de l’objet à théoriser, ce qui contribue à lui donner une allure chaotique et cacophonique. Le second problème est le caractère multiforme de l’objet d’étude (de la très petite entreprise à la multinationale), qui rend difficile l’énoncé d’une théorie unique ou englobante. Certains font le choix de se focaliser sur une forme particulière (la TPE, la multinationale, la moyenne entreprise familiale, etc.). D’autres entrent dans le dédale d’une vision contingente, plus ou moins sous-tendue par un substrat théorique fort. Par exemple, avec la théorie des droits de propriété, certains considèrent que l’on dispose enfin d’une explication théorique fondamentale des constats empiriques essentiellement descriptifs fournis par les adeptes de la théorie de la contingence structurelle [Husson, 1987]. Dans un cas comme dans l’autre, il est tentant d’envisager des typologies, mais l’entreprise est rapidement extrêmement délicate [Ulrich et McKelvey, 1990]. Le troisième problème qui constitue un défi pour la théorie de la firme est le caractère protéiforme de l’objet. Ce caractère suppose que la théorie
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de la firme soit une théorie dynamique ou développementale. Il existe cependant deux approches de théorisation dynamique qui posent un problème d’intégration : des théories ontogénétiques, comme chez Penrose, et des théories phylogénétiques, comme chez Chandler. Eu égard au caractère à la fois protéiforme et multiforme de l’objet à théoriser, les efforts de théorisation apparaissent en définitive comme une entreprise constamment retardée par rapport aux faits, bien souvent prise en défaut par la variété des formes et la dynamique d’évolution de l’entreprise, bien souvent aussi comme autant d’expressions à caractère myope ou biaisées par une préférence de point de vue (celui de l’actionnaire, celui du dirigeant ou de l’entrepreneur, etc.) ou par une lentille métaphorique (le marché, l’organisme, le clan, etc.). Par rapport à ces problèmes délicats, les débats sur l’essence de l’entreprise se présentent largement comme une concurrence d’unités d’analyse : la transaction (pour la théorie des coûts de transaction), les routines (pour l’économie évolutionniste), les ressources, capacités, connaissances (pour les approches RBV et KBV), la décision [Kay, 2000], le problème [Nickerson et al., 2004], etc. Autant de concepts enrichissants mais dont aucun ne peut exprimer l’essence de la firme à lui seul. Il s’agit plutôt de différentes facettes d’une réalité composite (la firme est tout cela à la fois, selon des arrangements variables, et sans doute encore autre chose). Il manque un concept fédérateur pour positionner et donner sens à ces unités d’analyse et dépasser différentes formes du fonctionnalisme qui caractérise, notamment, l’économie de l’organisation [Hesterly et al., 1990]. Ajoutons enfin, pour achever ce bilan, que l’édifice de la théorie de la firme est largement la résultante d’un agenda de recherche incomplet. Celuici se résume à quatre questions auxquelles une théorie de la firme devrait répondre : pourquoi l’entreprise existe-t-elle, qu’est-ce qui justifie ses frontières, qu’est-ce qui explique son organisation interne et quelles sont les sources d’avantage concurrentiel durable ? Il a déjà été dit que cet agenda élimine certaines des questions les plus intéressantes [Hesterly et al., 1990] et risque de déboucher sur une théorie élégante mais manquant d’épaisseur organisationnelle. Plus fondamentalement, cette formulation des questions principales laisse dans l’ombre le problème essentiel de l’articulation de différents niveaux d’analyse. En particulier, la théorie de la firme ne peut faire l’économie d’une explication des régulations globales qui contraignent l’entreprise et qui sont en même temps des domaines d’action, ouvert à l’entrepreneuriat institutionnel. Certes, l’économie évolutionniste tente de restituer une vision plus complète, mais elle n’est pas sans limite [Child, 1997].
Les postures de progression À moins de se contenter d’un édifice quelque peu bancal, cette situation globalement insatisfaisante appelle des voies de dépassement. On peut imaginer deux types d’attitudes pour faire progresser la théorie de la firme.
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La première consiste à rebâtir l’édifice, en faisant plus ou moins table rase de l’existant. Prenant acte des métamorphoses récentes de l’entreprise, qui aurait ainsi changé de nature, il conviendrait de reconsidérer fondamentalement sa théorisation. C’est, par exemple, la voie empruntée par Ellig lorsqu’il considère que la généralisation de pratiques de gestion empruntant la logique de marchés internes doit conduire à reconcevoir l’essence de l’entreprise, en s’appuyant sur la notion de club [Ellig, 2001]. La justesse de cette posture est évidemment liée à la pérennisation de ces transformations qu’il est bien délicat de postuler. Il ne manque pas d’exemple de firmes ayant opté pour des formes d’organisation inspirées de logiques de marché et qui les ont plus ou moins rapidement abandonnées. Dans le même esprit, on peut s’interroger sur le caractère véritablement généralisé de ce genre de transformations. En fait, le débat sur la réalité de transformations fondamentales est loin d’être tranché [Pettigrew et Fenton, 2000 ; Whittington et Mayer, 2000]. Une deuxième voie, plus modeste, consiste à consolider l’édifice, ce qui peut se faire d’au moins deux façons. On peut explorer la complémentarité des théories en présence, comme le propose Foss [1999], ou bien encore Heugens qui introduit une théorie néo-wéberienne de l’entreprise intégrant les réponses à deux ordres de questions trop souvent dissociés, le quoi et le comment [Heugens, 2005]. On peut également tenter de dépasser les théorisations partielles disponibles et les réconcilier à partir d’un méta-concept. C’est cette solution qui sera explorée ici. On sait qu’elle se heurte à une idée d’impossibilité ou de non pertinence qui a été plusieurs fois avancée. Par exemple, Seth et Thomas observent qu’il est difficile de construire une théorie complète de l’entreprise compte tenu de la variété et du caractère évolutif de la recherche en stratégie. Il serait donc prématuré, voire improductif, de choisir une théorie à l’exclusion des autres [Seth et Thomas, 1994]. Pour sa part, Foss considère que la conceptualisation de la firme doit dépendre de l’objectif que l’on poursuit, c’est-à-dire du type de question posée. La théorie unique de l’entreprise serait un non sens. Il existe différentes conceptualisations de l’entreprise, comme fonction de production, comme entité contractuelle, comme répertoire de connaissances, qui saisissent des aspects réels de l’entreprise et peuvent être utilisées selon les besoins. Dans cette perspective, le fait de relier des approches apparemment incompatibles et de démontrer qu’elles sont en fait cohérentes serait une façon importante de faire progresser la science [Foss, 1996]. Mais, précisément, la contribution d’un pluralisme théorique ne peut se concevoir sans un méta-concept susceptible de guider l’exploration de la cohérence des différents cadres théoriques disponibles. Par ailleurs, il ne s’agit pas tant de construire une théorie complète de la firme que d’adopter un point de vue propre à restituer son caractère d’objet en perpétuelle construction et de donner toute sa place à l’incertitude que connaît le bâtisseur (l’entrepreneur) quant à la solution des problèmes de gestion qu’il rencontre. En d’autres termes, la théorie de la firme doit être une théorie dévelop-
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pementale restituant les métamorphoses de cet objet au cours du temps, tant du point de vue du destin singulier d’une entreprise qu’à celui de catégories ou d’espèces d’entreprises. Il faut enfin évoquer les efforts faits pour repenser les fondements des sciences de gestion, en France notamment [David et al., 2000]. Cette entreprise de refondation prend appui sur une épistémologie de l’action collective à laquelle travaille tout particulièrement A. Hatchuel depuis quelques années. L’action collective met en jeu des dynamiques de savoirs et de relations que l’économie et la sociologie tendent à dissocier. On aurait pu aussi sur ce point mobiliser les divers regards gestionnaires (la stratégie, le marketing, le contrôle…) pour montrer que l’action collective ne va pas de soi, qu’elle met en jeu des outils et des façons de penser. Mais c’est bien du côté de l’épistémologie qu’il nous semble nécessaire d’aller chercher les éléments d’une axiomatique fondatrice.
ÉLÉMENTS D’UNE ÉPISTÉMOLOGIE RENOUVELÉE Ce qui va guider la construction de notre propos, c’est la perspective d’un effort de théorisation portant sur la question de l’émergence et de la construction de l’action collective. Dit autrement, dans une expression large, c’est la question de l’articulation de l’individuel et du collectif ou de l’action coordonnée3 qui est posée, et l’on sait son importance dans les interrogations que les sciences sociales portent sur elles-mêmes. Pour tenter de donner un fondement aisément identifiable à la position que nous allons défendre, nous partirons d’une opposition bien connue. Il s’agit de celle qui prend appui sur les positions tranchées des réductionnismes économique et sociologique. Thévenot [2006] nous en fournit une expression de synthèse dans un ouvrage récent. Le tableau 1 ci-après, qui propose de caractériser ces positions et d’en envisager le dépassement, servira de support à notre propos. Bien évidemment, le commentaire d’un tel tableau n’apparaît pas envisageable dans une perspective un tant soit peu exhaustive, quand bien même ce commentaire se voudrait-il synthétique. C’est tiré par notre propre projet de montrer que l’on a besoin du concept de « projet » et de « projet d’action collective » que nous allons proposer un commentaire orienté.
Deux modèles contrastés de l’action et du collectif Thévenot [2006], à la suite de nombreux auteurs et de nombreux débats sur ces questions, oppose ce qu’il nomme deux tentatives symétriques de réduction, indiquant en cela que des auteurs portent ces débats et visent 3. Il faut retenir une acception extrêmement large de l’idée de coordination, sans préjuger d’intentions ou de plans communs, ni de règles, habitudes ou dispositifs disciplinaires [Thévenot, 2006, p. 62].
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toujours l’extension des sphères d’influence des axiomatiques fondatrices qui s’opposent.
Tableau 1 : des réductionnismes économique et sociologique à l’épistémologie de l’action collective Pour une épistémologie de l’action collective
Le réductionnisme économique
Le réductionnisme sociologique
L’individu calculateur, autonome, rationnel et informé
L’individu agi par le L’individu dans sa poids des normes comportementales richesse anthropologique, l’agir créatif issues de son hiscomme agir englobant toire et de son contexte
Le marché comme métaphysique de Figure de l’équilibre et de coordination (ou d’intégration) l’ajustement constaté ex-post des du collectif comportements
Le projet d’action colLa norme sociale lective au fondement comme métaphysides collectifs que de l’intégration La rationalisation et la donnée ex-ante du régulation de l’action social comme problèmes
Situation Le choix individuel et problématique la question théorique ou entrée dans la de l’équilibre problématisation
L’anomie et la perte des repères, l’influence des structures sociales
La conception de l’action Les incertitudes de l’engagement et de la coordination
Comportement postulé de l’acteur
Modèle de rationalité de référence
La rationalité calculatrice et allocative
Le poids des normes et des règles
La rationalité créative et projective comme rationalité englobante
Statut du futur
À choisir parmi un répertoire de futurs accessibles en connaissance
Hors de portée de l’acteur
À construire Les projets des acteurs participent de sa construction
Posture épistémologique et théorique
Le constructivisme et Le modèle des sciences de la nature la posture artificialiste et la recherche de lois Désaffection à l’égard des structures d’inte- en sciences sociales raction et de l’action collective en tant que L’action collective au fondement des construit des acteurs (association, entreprise, questionnements administration…)
L’action perçue traditionnellement comme le résultat du poids des normes sociales conduit à penser l’intégration d’actes comme un ordre
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régissant les pratiques sociales, quand l’économie traditionnelle, fondant ses raisonnements sur l’hypothèse d’une rationalité instrumentale, comprend l’intégration comme un équilibre (théorie de l’équilibre général) résultant de l’ajustement de choix rationnels et calculés (théorie de la décision). Ordre social ex-ante lourd d’une inertie déjà là pour les premiers. Equilibre constaté ex post fruit d’ajustements autour de la circulation de l’information, à travers les prix notamment, étant donné nombre d’hypothèses restrictives (nomenclature des biens et des états du monde, stabilité des préférences notamment) qui autorisent à manier de tels raisonnements pour les seconds4. Au réductionnisme économique est associée la rationalité allocative et calculatrice, au réductionnisme sociologique le poids des normes sociales. Dans les deux cas, le souci commun de s’inscrire dans la perspective d’une physique sociale reposant sur des lois à l’image des sciences de la nature – couple norme-ordre (Durkheim) d’un côté, rationalité-équilibre (Walras) de l’autre – laisse peu voire pas de place pour l’acteur et une réelle problématique de l’action en situation. Si l’on retient les termes contrastés initiaux de cette présentation, on mesure immédiatement que le projet ne trouve nullement sa place en tant qu’il serait à l’origine de la construction de la coordination. L’équilibre expost comme figure d’intégration ne laisse aucune place aux desseins et aux projets des hommes, tout au contraire les exclut fondamentalement. Certes les individus nourrissent des intentions et des projets sur le futur, mais cette idée se présente comme une problématique de choix sur un répertoire de futurs considérés comme accessibles en connaissance. La rationalité en jeu implique que le sens de l’action ne soit jamais une donnée extérieure qui déterminerait les choix individuels. Le sens collectif est le résultat et non le point de départ des calculs des individus qui se présentent comme des « égaux économiques », également dotés de rationalité et d’autonomie, leur différence apparente résidant dans leur capacité à détenir de l’information5. L’idée d’ordre non plus ne fait pas sa place au projet, on le comprend, à la réserve près, malgré tout, qu’il faudrait tenir compte des différentes façons d’envisager l’ordre, et que l’on sache faire une place à la construction de la norme elle-même [Thévenot, 2006, p. 64]. Pour ce qui est des théories de l’entreprise, observons que chez un auteur important comme Williamson, la transaction ignore le substrat projectif qui la fonde, de même que l’entrepreneur. Ce serait plutôt chez Richardson [1972] que l’on trouve posée explicitement la question de la coordination des plans d’actions à des fins de production. 4. On sait par ailleurs que ce sont ces hypothèses interrogées qui fondent l’entreprise de dénaturalisation de l’économie que mène le courant conventionnaliste comme le rappelle Orléan [2004]. 5. Cette réflexion provient d’un échange avec P.-Y. Gomez (EM Lyon) qui suggérait une analyse girardienne du projet qui reste à faire.
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Les voies du dépassement Les propos précédents suggèrent assez immédiatement que le support d’un effort de théorisation devra se centrer sur la construction de l’action et l’articulation des niveaux d’analyse via la prise en compte des interactions entre acteurs et de ce qui s’y joue. Thévenot, comme d’autres auteurs aux préoccupations proches des siennes [Eymard-Duvernay et al., 2004 ; Eymard-Duvernay, 2006 ; Orléan, 2004], comprend cet effort, notamment dans les courants les plus actuels qui se saisissent de ces questions, comme l’expression d’un tournant cognitif et d’un tournant interprétatif. Durkheim, Weber, puis l’interactionnisme et l’ethnométhodologie nourrissent le courant interprétatif. Plus récemment, c’est la question cognitive et du traitement de l’information qui va se trouver au cœur de la théorie de jeux, de l’agence et des coûts de transaction, et finalement de la théorie des conventions dans une perspective compréhensive. Dans la tradition sociologique, on s’éloigne de l’action gouvernée par des normes dès lors que l’on prend en compte les ajustements de l’action aux circonstances de la situation et notamment aux interactions avec les autres acteurs. On mobilise la rationalité instrumentale en plus de la rationalité normative, et l’on pourrait dire dans la tradition weberienne que le modèle de l’action normée est assoupli par l’ajout du choix rationnel des moyens adaptés [Thévenot, 2006, p. 71]. Les auteurs du courant conventionnaliste retiennent quant à eux que l’individu intègre une visée normative sur la coordination avec les autres au lieu de se replier sur un calcul égoïste [Eymard-Duvernay et al., 2004]. Bien sûr, tous les auteurs ne sont pas d’accord sur l’articulation de ces dimensions instrumentales et axiologiques dans l’effort de théorisation [Reynaud et Richebé, 2007]. Sans que l’on puisse parler de tradition, la récusation du dualisme acteur-système, associée habituellement et légitimement aux travaux de la sociologie des organisations de M. Crozier et E. Friedberg [1977] qui en ont assuré une assise robuste, est aussi bien connue. On la retrouve chez nombre d’auteurs (Boudon, Giddens, Reynaud, Touraine….) qui reconnaissent une certaine autonomie et inventivité aux acteurs, ne serait-ce que pour expliquer les forces de mouvement de la société. Mais la place du projet dans la méthodologie théorique reste souvent problématique, associée parfois simplement au poids des valeurs et de la culture. La théorie de la régulation sociale de J.-D. Reynaud, originale de ce point de vue, accorde une place centrale au projet pour fonder le collectif. Les postures réductionnistes sont aussi remises en cause, plus récemment, à mesure que l’attention des chercheurs, sociologues et économistes, se porte directement sur les structures d’interaction. On retrouve avec la sociologie économique la question de l’encastrement à multiples facettes, en observant qu’une véritable théorie de l’action nécessite que le contexte n’ait pas que le statut d’un décor dans lequel s’exprimerait la rationalité
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économique traditionnelle [Le Velly, 2002]. Pour ses auteurs, l’agent doit saisir la situation et l’action des autres à l’aide de cadres conventionnels – représentations, règles, objets, dispositifs divers – avant de pouvoir se coordonner, cette saisie n’étant pas seulement cognitive mais aussi évaluative, ce qui fait une place à la question des valeurs collectives et des biens communs [Eymard-Duvernay et al., 2004, p. 1]6 comme nous l’évoquions ci-dessus. Mais il ne s’agit pas d’exclure de cette lecture cognitiviste le poids des rapports de pouvoir qui contribuent à imposer les visions légitimes, ce que la sociologie des organisations retient de longue date en ne réduisant pas les règles à du cognitif7. Enfin, dans le droit fil de ce dépassement, c’est du côté des sciences de gestion qu’est nourri un effort épistémologique ambitieux visant à axiomatiser l’action collective sur la base de la reconnaissance de deux opérateurs – l’opérateur savoir et l’opérateur relation – toujours engagés dans la construction de l’action. Nous avons déjà évoqué ces travaux portés notamment par Hatchuel et que nous solliciterons de nouveau ultérieurement.
Le projet au fondement du dépassement Il serait abusif de prétendre aborder les fondements du dépassement dont les voies auraient été simplement suggérées plus haut. On ne peut qu’avancer ici quelques éléments forts de l’effort de théorisation à construire. Nous continuerons à nous appuyer pour partie sur le tableau 1 précédent. La question de l’émergence organisationnelle, dit autrement de l’émergence de l’action collective, est centrale. Ce qui est fondamentalement en jeu, c’est la question de l’engagement dans l’action et celle de l’incertitude de coordination. Reconnaissant ces deux facettes, Thévenot [2006] fonde d’ailleurs sa démonstration sur la reconnaissance de régimes d’engagement dans l’action8. L’émergence évoquée suppose un acteur, individuel ou collectif, porteur d’un projet et, pour cet acteur, le déploiement d’un effort de transformation d’une intention privée de faire quelque chose à une action publique impliquant d’autres personnes. Mais souligner l’importance d’une figure de porteur de projet comme initiateur d’une dynamique de constitution de savoirs et/ou de relations [Hatchuel & Weil, 1992] ne doit pas conduire à considérer que l’on entre uniquement par l’acteur dans la problématique de construction de l’action. L’action collective qui se construit se comprend 6. Ainsi, par exemple, les travaux de Boltanski et Thévenot [1991] portent tout particulièrement sur l’articulation de registres de légitimité fort différents que l’on retrouve engagés dans l’action et au fondement même des régimes d’engagement [Thévenot, 2006]. 7. Cf. Friedberg [1993] à propos des règles comme dispositif cognitif, acception qui lui paraît parfaitement réductrice. 8. Thévenot identifie trois régimes : le régime de l’engagement justifiable, le régime de l’engagement en plan et le régime d’engagement en familiarité.
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comme façonnement conjoint de l’acteur et des systèmes dans lesquels il se meut. Le futur est à concevoir et faire advenir, l’action est un construit et le paradigme de rattachement est bien le paradigme artificialiste (la ou les science(s) de la conception) qu’appelait Simon de ses vœux dès la fin des années 1960. On mesure alors que la rationalité allocative fait peu de place à l’idée même de construction de l’action, donc à celle de projet. Dans sa version substantive, elle correspond à un choix dans un répertoire de choix possibles. Dans sa version procédurale, comme nous l’a indiqué Simon dans de nombreux travaux, elle serait compatible avec un monde dans lequel les hommes pensent et agissent. On sait l’importance que cet auteur donne aux tâches de conception. Mais il s’agit alors de ne pas épuiser la conception dans l’ajustement des moyens à des fins non questionnées, selon la pure logique instrumentale que privilégie le plus souvent le management stratégique, se privant de toute la richesse des réflexions de Weber sur la diversité des rationalités et des formes alternatives d’action [Townley, 2002 ; Ruef, 2003]. Si l’on se situe dans une lecture instrumentale qui ne traite que de l’adaptation des moyens aux fins, alors le projet, en tant qu’il recouvre un panier de finalités, n’y trouve pas sa place. Avec Joas [1999] nous allons associer l’agir projectif à la reconnaissance d’un agir créatif. La question de la prise en compte du temps restant à aborder spécifiquement. La créativité trouve ses fondements dans une quête de l’acteur qui se définit par ses dimensions biologiques, anthropologiques et sociétales. Position qui est aussi celle depuis longtemps de E. Morin dans ses nombreux travaux, quand il définit l’homme par le triptyque individu-société-espèce, ou bien encore celle de Jonas [1998] quand il récuse le dualisme espritcorps. Le caractère créatif de l’agir humain sur lequel insiste Joas nourrit un modèle de l’action qui se situe dans une position englobante par rapport aux modèles dominants de l’action rationnelle et de l’action à visée normative. Il ne s’agit pas de signaler un nouveau type d’action jusqu’à présent négligé, mais de mettre au jour dans tout agir humain une dimension créative insuffisamment prise en compte, et qui permet de penser l’articulation des rationalités. C’est une conception pragmatiste de l’agir humain qui est privilégiée, une théorie de la créativité située qui est défendue [Joas, 1999, p. 142]. La position de Joas invite à une réinterprétation de l’intentionnalité en introduisant le concept de fin-visée, d’end-in-view de Dewey. Par cette notion, Dewey ne désigne pas des états futurs indistinctement perçus, mais des projets qui structurent l’acte présent. On ne peut s’empêcher de souligner l’apparition du concept de projet dans la traduction française de Joas. L’intentionnalité se comprend alors comme une régulation autoréflexive et non plus téléologique du comportement habituel [Joas, 1999, p. 168]. Dès que l’on renonce au mode de pensée strictement téléologique, il faut affirmer
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le lien constitutif, et non pas seulement contingent, de l’agir humain avec son contexte. L’agir projectif que nous défendons nous le considérons aussi comme un agir englobant. Mais à l’agir créatif tel que défendu par Joas il faut ajouter une prise en compte explicite du temps, notamment du devenir ou du temps anticipé. Comme le dit Prigogine reprenant à son compte une remarque de Le Pichon [Prigogine, 2001, p. 13] : … l’homme a la capacité de se projeter dans le temps et cette capacité est sans doute à la source de son angoisse existentielle. C’est ce regard réflexe et cette capacité de projection dans le temps qui constituent, je pense, la véritable originalité de l’homme.
Du point de vue de la prise en compte du temps, l’analyse de l’action d’organiser gagnerait sans doute à s’inspirer de la théorie de l’action planifiée dont l’ambition (cf. par exemple Bratman [1997] ; Gauthier [1997]) est de remplacer la théorie classique de l’action intentionnelle, qui repose exclusivement sur les désirs et les croyances, par une théorie de l’action planifiée, dans le cadre général d’une théorie de la rationalité limitée. Pour les tenants de cette théorie, l’acteur, en se donnant des projets (des plans d’actions), retient des lignes de conduite qui sont autant de filtres sélectifs de décisions à venir : il réalise des économies de délibération ; il se rend aussi capable de réussir des tâches de coordination et coopération avec luimême, à l’intérieur de sa propre vie, et avec les autres : il s’agit d’économies de coordination. Retenons qu’à travers l’idée de projet, on introduit l’idée d’un agir créatif et projectif largement absent des théorisations dominantes de l’économie ou de la sociologie.
POUR UNE PRISE EN COMPTE DU PROJET DANS L’ACTION COLLECTIVE De façon générale, la mobilisation du projet sous ses différentes facettes dans la plupart des univers du social caractériserait notre société [Boutinet, 1993 ; Chiapello et Boltanski, 1999]. La notion de projet sera prise ici dans un sens plus fondamental qu’instrumental, c’est-à-dire comme caractérisant l’essence de la firme plutôt que comme dispositif organisationnel ou de management. Bien entendu, ce sens premier n’élimine pas le second : les « projets » peuvent faire vivre le « projet », ou le brouiller… Parler d’action collective c’est, d’une part, signifier que l’on s’intéresse à la diversité des organisations (entreprises, associations, administrations…) y compris des formes plus singulières de régulation volontaire à l’échelle d’acteurs qui cherchent à se doter de règles, dit autrement à se doter d’un projet ; d’autre part, dans une perspective plus fondamentale, c’est dire que notre objet d’étude est moins l’organisation en tant qu’entité, que l’action collective qui se construit.
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Quant au concept de projet, l’affaire s’avère délicate car l’univers instrumental du projet prend le plus souvent le pas sur la compréhension fondamentale que nous proposons. Disons ici simplement que nous retenons le terme de projet en tant qu’il recouvre les aspects de politique générale et de stratégie. Et si nous n’opérons pas de distinction, c’est d’une part qu’elle nous semble extrêmement difficile dans les divers contextes d’action collective et, d’autre part, parce que les acteurs nous parlent de leurs projets : projet d’entreprise, projet associatif, projet hospitalier, projet universitaire, etc. Par ailleurs les expressions d’intention, dite stratégique ou non, de vision, de mission, etc., et bien évidemment de programme ou de plan, ne nous paraissent pas revêtir le même contenu, et relèvent encore moins d’acceptions stabilisées.
Repères sur les fondements du concept de projet9 Les figures de l’anticipation sont plurielles. Avec Boutinet [1993] on retiendra tout d’abord que le projet relève des anticipations opératoires qui cherchent à faire advenir un futur désiré. De type flou ou partiellement déterminé, il se distingue des anticipations de type déterministe parmi lesquelles on peut mentionner le but, l’objectif ou le plan. Son caractère partiellement déterminé fait qu’il n’est jamais totalement réalisé, toujours à reprendre, cherchant continuellement à polariser l’action vers ce qu’elle n’est pas. Dans sa perspective opératoire le projet ne peut porter sur le long terme trop conjectural, ni se limiter au court terme trop immédiat. Le concept de projet qui se constitue au fil du temps autour de plusieurs univers relève d’une perspective anthropologique riche [Boutinet, 1993] : – L’univers biologique associe le projet à la vie ; – L’univers philosophique, notamment phénoménologique et existentialiste, voit dans le projet, complexe d’intention et d’anticipation, le mode d’existence au monde de l’homme, le projet à la fois au cœur de ces perceptions et de ses représentations et expression de sa liberté ; – l’univers politique et culturel associe progrès et projet et va faire que nos sociétés valorisent le projet lorsqu’il s’agit que les collectifs humains affirment leur volonté de maîtriser leur devenir ; – l’univers pragmatique, chronologiquement tout d’abord celui de l’architecture, puis celui de l’ingénierie de projet aux applications plus étendues autour des objets techniques ou industriels, est impensable sans l’instrumentation projective de plus en plus sophistiquée. En définitive, le projet renvoie toujours, que ce soit pour l’acteur individuel ou collectif, à quelques caractéristiques majeures : – une situation faite d’incertitude, on pourrait dire la confrontation à la complexité, [Le Moigne, 1990 ; Morin, 1977, 1980 ; Martinet, 1984, 1990]. 9. Nous avons déjà par ailleurs présenté les origines plurielles et l’épaisseur anthropologique du concept de projet lui-même [Bréchet et Desreumaux 2004, 2005].
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– il ne peut être pensé que pour un acteur qui le porte (la pronominalisation) et l’on ne saurait, pour un acteur collectif, parler de projet sans que cela soit un formidable raccourci qui masque les inéluctables dialectiques des projets et contre-projets (Poirier, 1987), les luttes-concours (Perroux, 1973) qui sont au cœur de l’action. – le projet recherche le singulier, l’inédit idéalisé (l’exemplarité), relève aussi pour partie de l’utopie mobilisatrice. La reconduction de l’existant, ou la reproduction de solutions éprouvées et connues qui feraient une part importante à la routine minimisent l’intérêt de mobiliser le projet pour penser l’action. – il est mobilisé pour réaliser et faire advenir (l’opérativité), ce qui nous conduit à préciser que le projet cognitif ou mental qui joue un rôle de construction des représentations (d’exploration et d’anticipation notamment) et des intentions (de mobilisation de l’acteur qui le porte), est appelé à devenir un projet-en-acte. Le projet cognitif est un projet d’action qui ne peut d’ailleurs se comprendre que par le contenu d’action qui participe de sa définition. – le projet revêt une dimension existentielle et une dimension opératoire. Pour ce qui est du projet d’action collective qui nous intéresse, cela revient à dire que le projet met en jeu le pourquoi, le quoi et le comment de l’action. La distinction opérée entre les projets individuels et les projets collectifs ne doit pas conduire à imaginer que ces niveaux de lecture s’excluent. Car le projet individuel se développe dans un collectif englobant, dans un contexte d’interaction avec d’autres acteurs sans lesquels il ne pourrait s’actualiser, et le projet collectif ou organisationnel s’appuie inévitablement sur des personnes ou un groupe de personnes qui joueront un rôle moteur, catalyseur ou fédérateur.
L’articulation conception-régulation au fondement de l’effort de théorisation Comme le font remarquer à la fois Reynaud [1997] et Joas [1999], nous pouvons évoquer le paradoxe de M. Olson qui nous dit que l’action collective ne va nullement de soi dans le cadre de l’agir rationnel correspondant à la recherche de l’intérêt propre des acteurs. En simplifiant, la position du passager clandestin qui bénéficie des fruits de l’action collective sans s’investir lui-même est la plus intéressante. Pour dépasser ces difficultés, la compréhension de l’émergence et de la constitution des collectifs nécessite le recours à la notion de projet [Reynaud, 1997]10 : quelles que soient la nature, l’originalité et l’intensité de son projet, un collectif se reconnaît et se fonde sur un certain nombre de règles qui définissent son projet. Le projet 10. Cf. sur des théorisations dans des termes proches : Tabatoni et Jarniou [1975], Martinet [1984], Reynaud [1988], Reynaud [1989/1997], les travaux que nous avons menés depuis quelques années.
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revêt une dimension externe en ce sens qu’il est un ensemble d’hypothèses et de choix opérés sur l’environnement. Il recouvre une dimension interne en ce qu’il est aussi émission d’hypothèses de l’acteur collectif sur ses propres capacités et sur les modalités par lesquelles il envisage de se constituer. Au total, le projet participe de la définition de ce qu’est et ce que souhaite faire l’acteur. Il participe de la construction de ses frontières, de son identité et de ses capacités dans le jeu des régulations dans lequel il s’inscrit. Dans le cadre épistémologique et théorique ébauché par Hatchuel et Weil [1992] et précisé à plusieurs reprises par Hatchuel [2000, 2005], nous considérons le projet collectif ou organisationnel comme processus de rationalisation de l’action collective mettant en jeu une double dynamique de savoirs et de relations. Le projet, rationalisation parmi d’autres à l’œuvre dans l’organisation (le management de la production, le contrôle de gestion…), se définit alors, plus précisément, comme effort d’intelligibilité et de construction de l’action fondé sur l’anticipation. Il ne s’agit nullement d’affirmer sur un mode normatif une qualité d’anticipation mais de dire en revanche que le projet met en jeu une anticipation quelle qu’elle soit. C’est un effort toujours à reprendre qui ne s’épuise donc nullement dans l’atteinte d’un objectif, encore moins d’un output qui en conclurait le déploiement. Ce n’est pas un projet à caractère uniquement technique mais bien un projet à la fois existentiel et opératoire qui met en jeu le pourquoi, le quoi et le comment de l’existence d’un collectif. On peut exprimer d’une autre façon la compréhension du concept de projet en considérant qu’elle articule conception et régulation de l’action, qu’elle relève d’une lecture articifialiste (le projet est conception) et régulationniste (le projet produit dépend d’une régulation). Sur le plan de l’artificialisme et de la conception, on retiendra que le projet met en jeu des rapports de prescription et des règles [De Terssac, 2003]. La régulation ne peut quant à elle laisser en dehors de son champ la question de l’invention des règles. L’action est conçue et régulée sur un mode intentionnel et volontaire mais elle est indissociable de phénomènes systémiques et émergents que l’on parle de régulation mixte [Crozier, Friedberg, 1977 ; Friedberg, 1993] ou conjointe [Reynaud, 1989]. Il convient de prendre en compte à la fois les savoirs et les relations dans une perspective diachronique, donc les dynamiques de savoirs et les dynamiques relationnelles en jeu dans la genèse et la morphogenèse des régulations et des collectifs. De ce point de vue, le projet joue sur la qualité de la coopération et de la coordination à travers l’engagement qu’il favorise s’il y a adhésion au projet, mais il met aussi en jeu la compréhension du sens de l’action, sans qu’il y ait forcément adhésion aux valeurs. On retiendra qu’avec le concept de projet on articule les niveaux d’analyse. Le projet permet de penser le passage de l’individuel au collectif. À la fois en tant qu’il est rationalisation de l’action et que l’on s’intéresse à
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la dynamique des savoirs et des relations qu’il met en en jeu. À la fois en tant qu’il est régulation et que les règles que se reconnaissent et font vivre les collectifs participent des processus d’autonomisation ou de découplage et de la construction des régulations englobantes.
CONTENU, PORTÉE ET SIGNIFICATION D’UNE THÉORIE DE L’ENTREPRISE FONDÉE SUR LE PROJET (PBV) La théorie de l’entreprise fondée sur le projet (ou Project-Based View, maintenant PBV) reste à faire. On peut estimer qu’elle devra répondre à plusieurs exigences : – explorer la complémentarité des grilles d’interprétation plutôt que de continuer à entretenir une opposition de conceptions à chaque fois simplificatrices. Ce dont on a besoin, c’est d’une sorte de chimie des composants élémentaires de l’action d’organiser [Grandori, 2001]) ; – combiner différents niveaux d’analyse sans postuler a priori leur hiérarchie. L’enjeu est d’explorer des phénomènes de coévolution dans la mesure où la dynamique de l’entreprise ressortit à une dialectique complexe de désencastrement/encastrement : la production de règles spécifiques de relation entre certains acteurs, qui s’inscrivent dans des systèmes de règles plus larges ayant statut à la fois de contexte contraignant et d’univers (et de cible) d’action ; – développer une approche davantage processuelle que morphologique, évitant de confondre les manifestations empiriques contingentes du phénomène entrepreneurial (des organisations formelles) avec le phénomène luimême (l’action d’organisation). – nécessité de placer la nature de l’acte entrepreneurial et de l’action organisationnelle au cœur de l’effort de théorisation. On pourrait synthétiser le propos en disant que l’essence de l’entreprise est la conception et la conduite d’un projet productif (ou projet de création de valeur) porté par un ou plusieurs acteurs, et dont l’opérationnalisation s’analyse en une action d’organisation, se traduisant par la création d’une forme organisationnelle à même de produire les comportements de coopération et de coordination d’activités que requiert la nature du projet. Si l’on parle d’action collective autant que d’entreprise c’est, pour signifier que l’on s’intéresse à la diversité des organisations (entreprises, associations, administrations, etc.), de façon large à l’échelle d’acteurs qui cherchent à se doter de règles, dit autrement à se doter d’un projet. Finalement, ce que nous disons vaut a priori pour tout « collectif » qui se crée à travers le projet qu’il porte. Proposer une PBV ne revient pas à nier ou exclure les arguments de coûts de transaction, de ressources, de routines, ou d’apprentissages, qui servent d’ordinaire de base pour répondre aux questions fondamentales de
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la théorie de la firme. Toute entreprise a besoin de conduire ses activités de façon efficiente et de se préoccuper de coûts (de production et de transaction), de collecter et de construire des ressources qui fonderont son avantage concurrentiel, de produire des connaissances, d’entretenir des relations, etc. Mais c’est bien par référence à un projet que ces décisions doivent être instruites (ce qui ne veut pas dire qu’elles le soient effectivement en toute circonstance). Par exemple, retenir la transaction, comme le fait Williamson, pour expliquer l’entreprise, conduit à une perspective technique, instrumentale, incomplète, qui ignore la dimension projective de l’action dans les relations qui se nouent. Une telle perspective restitue une logique décisionnelle d’essence marginaliste qui ne garantit pas la cohérence des décisions dans la durée. Comme le fait remarquer Kay [1997], avant de savoir comment organiser telle ou telle tâche (au sein d’une hiérarchie ou via un marché) se pose la question de savoir pourquoi il faut l’organiser, ce qui ne peut se délibérer sans référence à la conception du projet productif. Une théorie de la firme fondée sur le projet présente potentiellement trois caractéristiques fondamentales : elle s’affirme comme une théorie entrepreneuriale et subjectiviste, elle est à même de fonder une lecture développementale de l’entreprise dont elle offre alors une vision multidimensionnelle dans des termes renouvelés.
Une théorie entrepreneuriale et subjectiviste L’organisation naît du projet. L’entreprise prend d’abord sens en termes d’un projet qui ne peut naître spontanément des seules relations de marché et dont la conduite ressortit à la construction d’une action collective cohérente que les seules relations de marché sont incapables d’assurer. La question de l’émergence de l’action collective, dit autrement des moments de création et destruction des phénomènes collectifs est centrale. Toute théorie de l’entreprise ne peut qu’avoir cette question en son fondement. Une part de la réponse à cette question fondatrice se trouve certainement dans la théorisation de l’action collective comme apprentissage collectif, fruit d’une activité de conception et de régulation. Mettre alors le projet au cœur de la théorisation de l’entreprise, c’est considérer que celle-ci est (à l’origine et dans la durée) d’abord affaire d’agir projectif, en comprenant qu’il s’agit à la fois d’un effort d’intelligibilité et de construction de l’action, fondé sur l’anticipation, à travers la mise en relation des acteurs inséparable de la construction du sens de l’action (compréhension et/ou adhésion). Cette conception conduit à (ré) introduire l’entrepreneurship, la capacité de jugement, la dimension créative de l’agir humain, dans la théorie de l’entreprise, voire dans l’analyse de la dynamique concurrentielle qui ne se nourrit pas simplement de jeux d’allocation de ressources matérielles mais également de concurrences d’interprétations ou de « sensemaking » entre
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acteurs participant à un domaine ou un secteur d’activité [Rindova et Fombrun, 1999]. Privilégiant ici la facette entrepreneuriale et subjectiviste, nous avançons que le processus d’émergence de l’action collective ne peut être pensé sans le recours à la figure du porteur de projet dans le cadre d’une problématique de façonnement conjoint de l’acteur et du contexte. Cette figure du porteur de projet ne peut être envisagée sans reconnaître à certains acteurs (individuels et collectifs) des énergies de changement et des capacités créatrices (capital personnel : intellectuel, relationnel…). Elle nécessite aussi de faire toute sa place à la question des fonctions du porteur sur le double plan de la construction des savoirs et des relations engagés dans l’action collective. Nous convenons donc d’appeler porteur de projet cette figure qui, dans les organisations, est à l’origine d’une modification des savoirs ou des relations en lien avec le projet qui se conçoit et se construit. On peut alors imaginer deux grandes figures : celle du porteur du projet sur le plan cognitif (le porteur expert ou « visionnaire ») à qui se pose la question de la prescription des savoirs et donc de la mise en relation des acteurs ; celle du porteur sur le plan relationnel pour lequel se pose la question de la constitution des savoirs requis pour l’action. Le travail de recherche, collectif et pluridisciplinaire, que nous avons mené sur l’émergence de l’univers des services à domicile aux personnes âgées11 ou sur la structuration des filières biologiques12, nous a permis d’illustrer que l’émergence organisationnelle ne va pas de soi, que parfois le marché et l’État sont défaillants et que les initiatives sont d’abord créatives, originales, revendiquent des attachements à des valeurs, affirment des subjectivités qui conduisent à définir les produits et les services de façon originale, avant que de se réduire à des questions d’allocation de ressources. Nous rejoignons en cela certaines contributions récentes qui prennent leurs distances par rapport aux conceptions dominantes entretenues par la RBV, voire par le courant évolutionniste [Knudsen, 1995 ; Hodgson, 1998 ; Witt, 1998 ; Mahoney et Michael, 2004 ; Pitelis, 2005 ; Foss, 2007] mais, nous semble-t-il, en prêtant davantage attention à l’articulation de différents niveaux d’analyse. L’articulation de la rationalisation à la régulation à l’échelle de l’entreprise et des régulations englobantes est au cœur du défi de la théorisation de l’entreprise (et plus largement, de l’action collective). On ne sépare pas la compréhension de la firme et celle de la dynamique des régulations globales auxquelles elle participe. C’est à travers les acteurs et leurs projets, autour des incertitudes des régulations, que se comprend la construction de l’univers concurrentiel, depuis l’émergence des projets productifs, des produits ou des services, jusqu’à la concurrence elle-même.
11. Bréchet, Schieb-Bienfait, Urbain [2006]. 12. Bréchet, Schieb-Bienfait [2006].
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Une théorie développementale Le point de départ de l’analyse n’est pas l’entreprise comme entité, comme morphologie, dont la forme à un moment donné n’est qu’une manifestation éphémère de la conduite d’un projet, mais les projets productifs et les dynamiques de leur développement comme l’avait suggéré Schumpeter [1912] et comme cela a été repris depuis par de nombreux auteurs de façon toutefois plus ou moins développée. Il ne s’agit pas de dire que tout est projet dynamique et ambitieux ou que l’entreprise n’est que projet, mais que l’on s’intéresse au développement de projets par des acteurs dans des contextes organisationnels et concurrentiels, que l’on parle de projets forts, de simple reconduction de l’existant, ou que l’on constate les inerties organisationnelles qui obscurcissent les projets et parfois les font perdre de vue. Une théorie de la firme fondée sur le projet relève d’une théorie « développementale » (à la fois processuelle et substantive) au sens où elle autorise la prise en compte, comme réalité majeure, des phénomènes de métamorphose de l’entreprise considérée comme acteur singulier, voire comme institution du capitalisme. En d’autres termes, il s’agit de rendre compte de la variété phénoménologique de l’entreprise dans une double perspective, ontologique et phylogénétique. Du point de vue de l’entreprise considérée comme acteur singulier, la résurgence plus ou moins périodique de la figure du projet dans les épisodes de son existence (lors des moments forts notamment, tels que crises, restructurations, opérations de fusion/acquisition, conflits sociaux, changement de dirigeants, etc.) donne à penser que cette figure du projet peut servir de point d’appui à une approche développementale. Il ne s’agit pas de proposer une approche déterministe de l’évolution ou du développement de l’entreprise, comme pouvaient l’être les théories dites du cycle de vie. S’il fallait une image pour caractériser cette évolution, ce serait plutôt celle du système dynamique non linéaire à oscillations périodiques, exprimant l’idée d’une saillance plus ou moins forte du projet dans la délibération sur l’action collective. En d’autres termes, l’histoire d’une entreprise, sur le plan de ses choix organisationnels, de la substance de ses orientations stratégiques, de ses modalités de gestion, exprimerait la plus ou moins grande centralité du projet, ou plus exactement la hiérarchie variable de ses différents volets ou composantes, dans la dynamique de la construction de l’action collective. Différents paramètres ou phénomènes peuvent expliquer cette variabilité : l’histoire de toute entreprise, la réussite du projet dès lors, notamment, qu’elle nourrit un phénomène de croissance qui constitue un défi pour le maintien de sa cohérence, etc. L’examen de la question du développement de l’entreprise considérée comme institution d’un système économique appelle d’autres remarques, le problème étant ici de rendre compte de la variété phénoménologique de
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l’entreprise au cours du temps. Les travaux d’histoire des entreprises, notamment depuis l’impulsion donnée par Chandler, sont riches d’analyses de leurs métamorphoses dans la longue durée. Les transformations contemporaines des entreprises, notamment depuis les années 1980, relancent la réflexion à ce sujet, tout en prenant parfois une tonalité prospective visant à dépeindre ce à quoi ressembleront les entreprises de demain. L’inventaire de ces transformations est assez consensuel : remise en cause des frontières et des structures organisationnelles ou bien encore des processus [Pettigrew et Fenton, 2000]). Cela étant, des pronostics se diffusent qui considèrent l’avenir de l’entreprise (et plus largement des organisations) comme circonscrit aux termes d’une alternative faite d’une communauté plus ou moins stable et d’une configuration totalement ouverte et flexible [Heckscher, 1998] ou d’une « high-road » et d’une « low-road » [Powell, 2001], le second terme de ces alternatives étant d’ordinaire considéré comme le plus vraisemblable. En fait, il est devenu presque courant d’évoquer l’avènement d’une configuration beaucoup plus entrepreneuriale et stratégique de l’entreprise, donnant l’image d’une sorte de chaos en perpétuelle évolution plus que celle d’un ordre cohérent [Casey, 2004], ou de la reproduction de la figure du marché [March, 2007 ; Starbuck, 2007]. Si les transformations des entreprises convergent ainsi sur le plan des inventaires qui en sont dressés, leur interprétation est en revanche matière à débats. Pour certains, ces transformations annoncent la quasi-disparition de l’entreprise, qui n’aurait été qu’un épisode de l’histoire [Fréry, 1994 ; Langlois, 2003]. D’autres pointent l’apparition et le développement de nouvelles formes qu’il convient de considérer dans leur caractère distinctif par rapport aux figures ou modes de gouvernement connus des activités économiques [Baudry, 2004 ; Sturgeon, 2002]. D’autres encore débattent de l’avènement d’un modèle post-bureaucratique dont les logiques de fonctionnement seraient en rupture avec ce qui caractérisait les entreprises de l’ère moderne. Et, bien entendu, d’aucuns contestent la réalité d’une transformation fondamentale en observant que les nouveaux dispositifs de gestion et les « nouvelles formes d’organisation » viennent simplement compléter un modèle fondamentalement inchangé plutôt qu’ils ne s’y substituent [Whittington et Mayer, 2000]. Il ne s’agit pas ici de trancher entre ces différentes interprétations mais plutôt de les compléter ou de les repositionner par une lecture mobilisant la notion de projet dans ses dimensions substantive et valorielle, dans le substrat de savoirs et de relations qui lui correspond. L’introduction de cette grille de lecture apporte d’autres points de vue pour approcher le sens des nouvelles formes d’organisation, en même temps qu’elle conduit à reposer des questions fondamentales tant pour l’analyste que pour le décideur. Ce détour pourrait paraître superflu, voire incongru, puisqu’il semble bien que ce que ces transformations donnent à voir c’est la financiarisation
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du capitalisme et la réduction des projets à des figures imposées et indifférenciées, comme le triptyque « recentrage sur un métier unique – cession d’activités dont le rendement est inférieur à la moyenne – rachat de ses propres actions » [Martinet, 2007, p. 10]. Parallèlement, le corpus d’une discipline comme le management stratégique semble accepter le recul de la délibération politique et de la fonction imaginante de la stratégie [Martinet, 2007]. En tant que concept englobant, ne séparant précisément pas les questions du pourquoi, du quoi et du comment, la notion de projet au sens où nous l’entendons conduit à interroger les nouvelles formes d’organisation selon des logiques largement complémentaires de celles couramment développées. Ce point d’entrée invite à considérer les processus collectifs qui produisent ou détruisent ce que les entreprises et les régulations sont à un moment donné plutôt qu’à les confondre avec leurs manifestations immédiates qu’il ne s’agit surtout pas de réifier. Ces manifestations formelles gagnent d’ailleurs à être considérées comme autant d’expressions de l’inventivité entrepreneuriale dans la réponse aux défis de construction de la coopération et de la coordination associés à la conception et à la conduite de l’action collective. Sans oublier que cette inventivité s’exprime aussi à l’échelle des régulations englobantes desquelles les entreprises participent. Ces quelques repères peuvent être discutés dans leur interprétation et appellent évidemment le débat. Vis-à-vis des transformations contemporaines de l’organisation des entreprises et de l’avenir qu’elles dessinent, on est tenté de dire qu’il se joue entre l’entreprise « jetable » qu’évoque March et la communauté d’objet (ou la « community of purpose ») qu’esquisse C. Heckscher [1998]. Dans un cas comme dans l’autre, la référence au concept de projet s’impose pour nous comme guide de décryptage.
Une vision multidimensionnelle de l’entreprise Le projet, au sens où nous l’entendons, se définit à travers trois grandes catégories de dimensions : les dimensions éthiques et politiques qu’il met en jeu dans l’action, les dimensions technico-économiques (les besoins ou missions que l’entreprise entend satisfaire à travers le métier qu’elle choisit d’exercer et les compétences qu’il recouvre), les aspects structurels et d’animation par lesquels il se déploie dans le temps et dans l’espace. Tout projet combine ainsi un projet politique, un projet économique et un projet organisationnel. Dans ces conditions, une PBV de l’entreprise conduit à considérer celleci dans sa triple réalité d’agent de production, d’organisation sociale et de système politique [Martinet, 1984, p. 130], plutôt que sous le seul angle techno-économique auquel l’entreprise est classiquement réduite. Cette vision pluridimensionnelle conduit à revenir sur la question de la rationalité en ne condamnant pas la recherche en management à s’inscrire
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dans une logique uniquement instrumentale dans la mesure où la question des finalités n’est pas renvoyée sur une instance extérieure, le marché ou l’État. La place de l’ordre des fins (des intentions et des buts, dirait Simon [19691991], leur caractère endogène ou exogène eu égard à la définition de la rationalité ne nous semblent pas toujours clairement établis. La rationalité procédurale, associée à la reconnaissance de l’activité de conception [Simon, 1969], du fait qu’elle correspond à une construction mettrait en jeu le projet [Giordano, 1991]. Mais notre sentiment reste quand même que les positions de bien des auteurs demeurent ambiguës et que l’acception de la rationalité, y compris dans sa version procédurale, porte sur les comment plus que sur les quoi et les pourquoi ramenés parfois au détour d’une phrase à l’idée d’une adaptation à des régulations englobantes, voire d’un objectif de profit. La rationalité projective est cette rationalité complexe à la fois mémoire et projet, expression d’une capacité d’autonomie et d’une dépendance écologique à un milieu. De ce point de vue, il ne faut pas assimiler rationalité et rationalité instrumentale comme le dit très clairement Boudon depuis de nombreuses années, car cette assimilation a pour corollaire une conséquence regrettable : « celle de se condamner ipso facto à imputer le choix des objectifs et des valeurs à des facteurs irrationnels : à des “forces biologiques, psychologiques et socioculturelles” ». La rationalité porte aussi sur les fins et cette rationalité cognitive que défend Boudon met en jeu des savoirs et des valeurs [Boudon, 2003]. Les fins peuvent et doivent être interrogées eu égard à l’inscription des projets de l’entreprise dans l’environnement, à leur impact écologique et social par exemple. À travers le projet, on ne dissocie pas le politique et le stratégique et, en corollaire, on s’autorise à prendre en compte la diversité des objectifs susceptibles d’inspirer la stratégie de l’entreprise plutôt que de postuler la seule maximisation du profit. Ces aspects sont au cœur d’une théorie de l’entreprise et de la question de sa responsabilité. Car comment penser une dimension de responsabilité sans comprendre comment les acteurs rationalisent leur action (ce qui ne revient nullement à reconnaître l’expression d’une rationalité déjà là et qui agirait l’action sur un mode déterministe) d’une part, et comment cette rationalisation est aussi régulation et participe de régulations qui la contraignent d’autre part ? La référence au projet permet d’éviter d’entrer d’emblée dans un discours plaqué et normatif pour s’intéresser à la façon dont les choses se construisent.
CONCLUSION La théorisation de l’entreprise a des allures de mythe de Sisyphe. L’histoire des théories de l’entreprise est en effet étroitement liée à celle d’une succession de formes dominantes d’entreprise qu’il est à chaque fois
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tentant d’ériger en forme quasi unique, propre à se généraliser et à supplanter toute autre solution, jusqu’à ce qu’émerge une forme nouvelle ou que se revitalise une forme antérieure. Ceci est dû au fait que les différents essais de théorisation tendent à ignorer les capacités d’entrepreneuriat institutionnel qui rendent pourtant vain tout espoir de théorisation définitive qui se limiterait au langage morphologique. Ce dont on a besoin, c’est d’une théorie des actes managériaux fondamentaux de construction du monde, d’une analyse de ces logiques managériales qui conduisent à un assemblage organisationnel efficace. La contribution des sciences de gestion à l’effort souhaité de théorisation a longtemps été problématique. Le caractère emprunteur de cette discipline, notamment à l’économie et à la sociologie, mais aussi au droit ou à la psychologie, son propre éclatement interne en sous-disciplines parfois fort éloignées dans leurs fondements et leurs visées, rendent délicat le fait même d’évoquer un point de vue gestionnaire. Toutefois, la gestion, pensée comme un cursus ‘pluri’ ou ‘inter’disciplinaire à des fins pédagogiques lors de sa naissance au milieu du siècle dernier, devait ensuite, à travers le développement de ses ambitions scientifiques, embrasser et expérimenter un positionnement singulier voire inédit. En un mot, comme le dit Hatchuel [2007], l’espace occupé par les sciences de gestion les conduisait à mettre à l’épreuve des paradigmes plus anciens, notamment ceux qui ont forgé l’économie et la sociologie. Aussi, reprenant Hatchuel [2007, p. 52], « la gestion peut se comprendre comme une discipline critique des catégories traditionnelles de l’action collective (la hiérarchie, l’échange, la coordination, la rationalité, l’efficacité, la cohésion sociale, etc.) et comme une exploration des formes que l’action collective pourrait prendre »13. L’action collective (l’entreprise, l’association, l’hôpital…) n’allant jamais de soi, ni son émergence à travers une impulsion initiale et des conditions constituantes, ni son existence à travers son maintien ou son renouvellement, ni sa construction elle-même, pourrait-on dire, qui implique toujours une instrumentation gestionnaire (la nature artefactuelle de l’organisation mise en exergue par H. Simon), c’est bien elle, l’action collective qu’il faut appréhender (déconstruire et construire) et critiquer. C’est une épistémologie de l’action qui est en jeu. Nous avons souligné sur ces points les insuffisances des théories de l’entreprise dominantes dans le champ des sciences sociales, dites parfois, voire souvent, théories de la firme (révélant ainsi leur origine économique et le statut de l’entreprise comme firme-point ou boîte noire, support d’une fonction de production), d’inspiration contractualiste ou évolutionniste. Partant de ce constat critique, nous appelons à une théorie de l’action collective fondée sur le projet dans le cadre artificialiste originellement proposé 13. Le terme gestion dérive du latin gero qui veut dire « porter, prendre en charge ». L’idée de gestion est donc associée à l’idée d’une action réfléchie et réflexive.
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par Simon et que nous considérons comme le substrat paradigmatique de l’effort de théorisation à poursuivre. La thèse avancée retient qu’une telle théorie articule conception et régulation de l’action.
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Qui trace les frontières ? Une interprétation politique du gouvernement des entreprises contemporaines
Pierre-Yves Gomez
INTRODUCTION La science de gestion est cette discipline des sciences humaines qui étudie la nature, la rationalité et les conséquences des décisions prises dans l’entreprise ou au nom de l’entreprise. Son propos est de comprendre comment l’organisation productive s’autorégule et se pérennise dans le contexte politico-économique du capitalisme, soit du fait de microdécisions locales, soit du fait des décisions stratégiques engageant l’ensemble de l’appareil de production. En conséquence, elle suppose à l’entreprise une capacité de décision suffisamment autonome pour qu’elle puisse être observée comme un acteur auto-organisé. Le champ du gouvernement des entreprises étudie, en particulier, comment le pouvoir entrepreneurial du dirigeant est défini et légitimé par son environnement politico-légal, assurant ainsi le degré de souveraineté de la firme comme unité économique et sociale : capacité d’innover, de créer de la valeur ou de choisir sa position sur le marché, etc. Le gouvernement d’entreprise pose ainsi les conditions politiques assurant la latitude discrétionnaire du dirigeant et, en conséquence, le degré d’autonomie stratégique de l’entreprise. Depuis les années 1990, les pratiques dites de corporate governance ont remis en cause le gouvernement des entreprises par les managers [Fligstein, 2001 ; Gomez, 2001] : d’une part, elles ont modifié les rapports de pouvoir au sommet des entreprises, en favorisant un contrôle systématique des dirigeants par les représentants des propriétaires capitalistes : administrateurs indépendants ou comités ad hoc ; d’autre part, au nom de la « transparence », elles ont obligé l’entreprise à mettre à disposition des marchés financiers un flux d’information considérable sur son activité, remettant en question le mythique « secret des affaires » au profit de la non moins mythique
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« transparence ». Ces évolutions affirment le pouvoir des actionnaires, nombreux et dilués dans le public, qui seraient les nouveaux acteurs décisionnels légitimes pour orienter l’activité et la trajectoire de l’entreprise, notamment en usant des marchés financiers. Cette situation nouvelle pose des questions de fond à la science de gestion. Car si l’orientation stratégique des entreprises est déterminée largement par les marchés financiers, qu’en est-il de l’autonomie décisionnelle des entreprises ? Si l’allocation des ressources et l’évaluation des résultats sont sanctionnées par des investisseurs qui ont leurs propres intérêts privés, peut-on encore considérer que la trajectoire économique de l’entreprise est le fruit d’une auto-organisation ? Si la transparence de l’information sert des acteurs extérieurs, qu’en est-il de la capacité de différenciation et d’autorégulation des firmes sur leur marché ? Sous la tutelle de la finance globale, les décisions gestionnaires peuvent apparaître alors comme la mise en œuvre de l’ordre établi au-delà des limites apparentes de l’entreprise, ordre contraignant au niveau local mais « spontané » au niveau de l’économie globale. Devenue un espace strictement économique, la firme serait de moins en moins un espace politique autonome qui pourrait défendre une logique d’action entrepreneuriale distincte des « attentes du marché ». Ce discours, qui peut paraître excessif, est pourtant couramment soutenu par la théorie financière et par un usage radical de la théorie de l’agence comme fondement idéologique de la corporate governance contemporaine, et finalement par les pratiques gestionnaires qui, orientant l’activité productive vers la « création de la valeur pour l’actionnaire », justifient les bonnes pratiques de management par le profit des investisseurs. Il ne s’agit donc pas d’une hypothèse intellectuelle mais de la doxa contemporaine, qui influence les représentations des acteurs de l’entreprise et intéresse, au moins à ce titre, le chercheur en gestion. Sommes-nous confrontés à l’émergence d’une forme nouvelle d’entreprise, soumise aux jeux d’intérêts qui lui sont extérieurs, une firme sans frontières pour lui permettre d’affirmer sa capacité politique d’auto-organisation et donc son indépendance gestionnaire ? Nous montrons dans cet article que, malgré les apparences, cela ne correspond pas à la réalité objective. Pour cela, nous décrivons la doxa contemporaine comme un fatalisme économique qui postule la mutation des entreprises par l’effet spontané des forces de régulation à l’œuvre. Nous opposons à ce libre jeu, celui des différents acteurs concrets qui participent au gouvernement des entreprises. Si, comme le postule la théorie de l’agence, le gouvernement des entreprises est devenu le lieu d’un rapport de forces entre actionnaires et dirigeants, encore a-t-il fallu que ces derniers modifient le capital des entreprises de manière à donner éventuellement du poids aux propriétaires capitalistes. Ce qui laisse supposer que le rapport de forces n’est peut-être pas si conflictuel que postulé… Aussi, dès lors que l’on s’intéresse non pas aux frontières de la firme, mais à ceux qui les dessinent, on peut mettre en évidence les
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nouveaux pouvoirs sur et dans les entreprises. Nous montrons comment une nouvelle oligarchie financière a recomposé les rapports et les lieux de pouvoir sur l’entreprise et redéfini de ce fait, ses capacités d’autonomie. Loin d’être soumise aux jeux du marché, la firme est gouvernée par ceux qui tirent leur puissance de la capacité à modifier ses frontières. Ainsi, à contrecourant de la pensée dominante, nous considérons que le politique prime sur l’économique pour expliquer les mutations des firmes contemporaines, et nous plaidons pour que la responsabilité des acteurs de ces mutations soit clairement identifiée, quel que soit le jugement que l’on porte sur leurs actions.
ÉTAT DES LIEUX : LA DILUTION APPARENTE DE L’ENTREPRISE DANS L’ESPACE FINANCIER Il est assez généralement admis que le capitalisme a connu, à partir des années 1970 une modification profonde de sa régulation : l’apparition de nouvelles formes de régulation économique conduit à la globalisation financière et à une restructuration des entreprises pour en tenir compte. De manière très caractéristique, ces évolutions sont décrites, par la doxa, comme inévitables et soumises à une forme de fatalité économique.
Restructuration économique, globalisation financière et nouveau pouvoir des actionnaires À partir des années 1970, le capitalisme occidental est passé du fordisme au post-fordisme [Boyer et Durand, 1998 ; Boyer et Freyssenet, 2000], de l’économie dominée par l’industrie à l’économie de service [Bell, 1976 ; Gadrey et Delaunay, 1987], l’un et l’autre impliquant une création de valeur moins fondée sur la seule quantité des produits que sur les multiples effets de la différenciation retardée et de la customisation. Avec des nuances propres à chaque espace de régulation [Boyer, 1995 ; Amable, 2005], il en a résulté une modification de l’exploitation des ressources productives et notamment des ressources informationnelles et cognitives, une restructuration des processus de production, avec, pour effet social et organisationnel, l’élimination de certaines classes d’employés et la promotion de nouvelles expertises : informaticiens, gestionnaires de flux, contrôleurs de systèmes. Parallèlement et sans contradiction, le lien entre la globalisation financière des économies et la modification des systèmes de production a été largement mis en évidence par nombre d’auteurs dans des registres différents [Cohen, 2006 ; Orléan, 1999 ; Aglietta et Rébérioux, 2004 ; Gomez, 2001 ; Stiglitz, 2002 ; Izraelewicz, 1999 ; Drucker, 1976]. La modification du financement des entreprises a été rendue nécessaire par l’accroissement considérable des besoins liés aux mutations industrielles que nous venons
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de rappeler ; elle a conduit à orienter d’une part l’épargne des ménages vers les marchés financiers et, d’autre part, le financement des investissements par ces mêmes marchés. La désintermédiation bancaire a été compensée par une intermédiation boursière, le financement de firmes se faisant davantage par augmentation de capital. Par effet de système, les marchés boursiers ont explosé et le capital des grandes entreprises s’est éparpillé dans le public. On a assisté à une massification de la propriété capitaliste dont l’effet est aussi radical que celui produit par la massification de la consommation dans la période fordienne [Gomez, 2001]. En effet, ce capital éparpillé est géré par des acteurs financiers et pour le compte d’épargnants qui se comportent comme des investisseurs financiers. Ils n’ont plus de liens directs avec l’entreprise dont ils ne possèdent qu’une fraction souvent infime du capital. La valorisation attendue de cette part est fonction du portefeuille détenu, selon des calculs qui comparent les rendements relatifs des entreprises. L’allocation finale de ressources financières se fait donc, non pas en relation avec une entreprise particulière et son projet propre, mais en relativisant ses résultats avec tous ceux des entreprises comparables. La financiarisation de la propriété capitaliste s’est doublée d’une globalisation du financement. L’échelle de raisonnement des acteurs financiers déterminant les choix d’investissements n’est plus nationale, ni même internationale. Elle est globale c’est-à-dire que les moyens de financement sont apatrides et dans leur origine et dans leur destination. Par exemple, il n’y avait pas de sens à dire que Arcelor était une entreprise européenne alors que 40 % de son capital était détenu par des fonds américains ; mais il n’y avait pas plus de sens à dire que l’entreprise était américaine, car les fonds n’avaient pas une logique d’investissement national, mais une simple attente de valorisation de leur actif comme l’a montré leur acceptation de l’offre de Mittal Steel qui a finalement conduit à l’émergence d’un géant de l’acier… européen. Bien entendu, il serait excessif de considérer que les enjeux et les contextes économiques et politiques nationaux n’ont pas d’incidence sur les comportements de détenteurs de titres. Par exemple, l’évolution démographique du pays dans lequel opère un fonds de pension, ou la fiscalité locale pour un fonds d’investissement ont évidemment des conséquences sur leurs attentes en termes de rendement. Néanmoins, dans l’espace global et du fait de la péréquation des risques que permet la globalisation, cette incidence est fortement atténuée. Même pour les fonds dits « souverains », l’investissement ne vise pas clairement à une quelconque intention politique. La transformation des modes de financement des entreprises a modifié l’organisation des entreprises. Ici encore, ces évolutions sont bien documentées, notamment sur la transformation de la finance d’entreprise [Fligstein, 1993 ; Withley, 1986]. Les financeurs exercent une pression pour assurer un retour élevé de leur prise de participation dans l’entreprise, pression d’autant plus forte qu’ils comparent toutes les performances relatives des
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firmes et mettent celles-ci en concurrence pour l’allocation de ressources. Les acteurs financiers qui parient sur les entreprises veulent sécuriser au mieux leurs paris et s’assurer que les promesses de rendements qui leur sont faites ont des chances d’être tenues. Il en résulte une exigence de transparence, pour reprendre le mot convenu, qui se traduit par deux effets majeurs : d’une part une mise sous tutelle des dirigeants ; d’autre part une répercussion de la pression de la finance sur les processus de contrôle interne. Le contrôle accru des dirigeants a donné lieu à cette évolution du gouvernement des firmes que les médias et de nombreux praticiens appellent la corporate governance. De nouvelles conduites sont exigées par les actionnaires pour que leurs décisions soient mieux expliquées et mieux contrôlées. La réforme des structures de gouvernement est assez générale dans les pays Occidentaux : le conseil d’administration dans lequel il est devenu nécessaire de faire siéger des administrateurs indépendants, la multiplication de comités autour de ce conseil, des rapports et un flux de communication en direction des marchés pour créer de la valeur (pour une synthèse, cf. Huse [2006]). Tout se passe comme si le pouvoir discrétionnaire des dirigeants, qui était exorbitant jusqu’à alors, devait être contraint au nom d’un contrôle extérieur à l’entreprise, car de leurs décisions dépendent la valorisation de l’épargne de millions de citoyens. On assisterait alors à un affaiblissement de la puissance du dirigeant, de sa capacité à orienter l’entreprise, au profit de tiers financiers externes qui participent directement à cette orientation ou se contentent de la contrôler. La théorie financière de l’agence sert de socle idéologique à cette métamorphose des rapports de force dans un sens plus coercitif et disciplinaire à l’encontre du dirigeant, en définissant le corporate governance comme un rapport de force entre les actionnaires propriétaires et les dirigeants régisseurs [Jensen et Meckling, 1976 ; Klein, 1983 ; Fama et Jensen, 1983a, 1983b ; Alchian et Demsetz, 1972 ; Lewellen, 1969 ; pour une synthèse, cf. Charreaux, 1996]. Les effets les plus décisifs de la financiarisation du capital sur l’entreprise contemporaine portent sur l’organisation productive elle-même. L’extraction d’information au profit des nouveaux propriétaires capitalistes a impliqué, d’une part un accroissement du contrôle interne pour s’assurer que les informations délivrées aux marchés sont exactes ; d’autre part une évaluation de la gestion qui soit compatible avec l’évaluation externe qu’en font les investisseurs. La traduction financière et normalisée des séquences de la chaîne productive a connu un développement extraordinaire, modifiant les rapports de force au sein des entreprises au profit de ceux qui canalisent et exploitent l’information financiarisée [Fligstein, 1993]. La normalisation des règles comptables au niveau mondial a eu pour effet d’amplifier et aussi de structurer cette tendance puisqu’elle a donné au contrôle interne la légitimité considérable qu’apporte la nécessité de se plier aux normes publiques internationales. Le choix des ratios de contrôle a été
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systématiquement orienté vers ceux qui traduisent finalement la création de valeur pour l’actionnaire comme le ROE (Return on Equity), le ROCE (Return on Capital Employed) ou l’EVA©. Ces ratios définissent, à différents niveaux de la chaîne de la valeur, la contribution de la séquence contrôlée à la création de valeur financière finale. En conséquence, ils permettent éventuellement d’argumenter une externalisation de la séquence, et plus généralement, l’abandon d’activités dès lors qu’elles ne sont pas assez contributives à la valorisation finale du titre. On n’est plus, dans les faits, dans une logique économique du faire ou du faire faire, à la Williamson, mais dans une logique de rentabilité du capital qui peut s’avérer être déconnectée de la première. En effet, la recomposition de l’appareil productif n’est pas évaluée à partir des avantages concurrentiels spécifiques accumulés par l’entreprise mais à partir de la vision et des intérêts des détenteurs de portefeuilles de titres de propriété sur l’entreprise et des avantages économiques qu’ils peuvent tirer d’une recomposition des unités productives à l’échelle du marché.
Interprétation : une nouvelle étape du libéralisme, l’entreprise contemporaine comme bureaucratie transparente Au total, l’évolution du gouvernement des entreprises limite le pouvoir entrepreneurial autonome du dirigeant et oriente l’appareil productif vers une évaluation externe et comparatiste en termes de rendement de portefeuille financier. Les frontières de l’entreprise sont redéfinies non plus en fonction d’un projet économique spécifique à chaque firme, mais, mécaniquement, selon le rendement économique global optimisé dont chaque firme doit tenir compte pour organiser sa propre production. Pour renouveler les frontières de l’entreprise, c’est la main invisible du marché (financier) qui tient désormais le crayon. Dans la logique de la financiarisation que nous avons rappelée, on assiste à une dématérialisation croissante de l’entreprise sous la pression, d’une part, d’une économie dématérialisée et, d’autre part, d’une finance qui exprime et amplifie l’économie dématérialisée. L’entreprise devient nécessairement un espace économique en creux qui accueille, trie, exploite et rejette les compétences, sans chercher nécessairement à créer les conditions d’une stabilisation de long terme si son environnement financier ne la juge pas nécessaire. Le marché financier, du fait de sa neutralité, est un acteur parfaitement adapté pour orienter les trajectoires des entreprises, recomposer ses métiers et ses frontières dans le sens de l’optimisation du rendement des actifs. Bien entendu, cette conception n’est pas partagée par tous et il n’est pas démontré qu’elle soit soutenable – ou ne le soit pas. Mais elle est aujourd’hui dominante, au moins dans les esprits des élites gestionnaires, et c’est en cela aussi qu’elle intéresse le chercheur en gestion. Car l’approche financière réinterprète la responsabilité des acteurs qui participent aux évolutions décrites. En invoquant, soit une tendance
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profonde et inévitable de l’économie globale et technologique, soit l’impératif du financement boursier, soit les deux, les discours managériaux expliquent les évolutions comme étant inexorables et ils justifient de ce fait, le nouvel ordre qui règne dans les entreprises. On a ainsi assisté à la montée en puissance du « fatalisme économique » comme discours politique dominant pour légitimer les décisions du management. L’entreprise serait largement dépossédée de sa capacité auto-organisatrice et le dirigeant ne serait qu’un médiateur sous tutelle, mis en demeure d’accorder l’organisation productive à des influences technico-financières qui lui échappent. Fatalisme paradoxal car la justification politique du dirigeant a longtemps été d’être un décideur qui affirmait l’identité de l’entreprise contre le marché, du fait, précisément, que ses décisions sont autonomes et ses stratégies, au moins partiellement, délibérées [Barnard, 1938]. Il représentait le marché interne contre l’impermanence du marché externe [Favereau, 1989]. S’il fonde désormais sa légitimité sur les impératifs et les nécessités que fait peser l’environnement sur l’entreprise et qui rend ses choix inévitables, il s’agit non seulement d’un renversement du sens de sa fonction, mais d’une crise de ce sens. Le succès idéologique de la rhétorique évolutionniste en sciences de gestion [Singh, 1990 ; Miner, 1994 ; Montgomery, 1995 ; Winter, 1995], rhétorique adaptée de la paléontologie avec plus ou moins de rigueur intellectuelle (voir par exemple, l’usage du concept « d’équilibre ponctué » dans Gersick [1991] et Romanelli et Tushman [1994]), témoigne du prestige actuel pour le mouvement inexorable des formes et le jeu supposé du hasard créateur au détriment de l’action créatrice. Il s’agit d’une forme d’historicisme sans projet car, à l’exception de quelques ultralibéraux enthousiastes, l’économisme contemporain ne perçoit aucune « réalisation de l’Esprit » à la Hegel, aucun progrès de l’humanité dans le mouvement de l’économie financière, mais plutôt une mécanique inexorable et froide qui se nourrit de sa propre extension. A contrario de ce mouvement de reflux de l’action délibérée, le renouveau de la figure de l’entrepreneur, depuis les années 1980, dans les travaux et les enseignements du management fait écho à cette crise du sens, comme si, au fur et à mesure que le dirigeant devenait un supplétif de la mécanique économique, la capacité d’entreprendre et d’innover refondait l’espoir d’une possible autonomie et d’une responsabilité politique des acteurs humains dans un environnement économique qui les soumet à des forces immaîtrisables. Espoir quasi-romantique face à l’historicisme contemporain. Et de fait, cadré par les business plans qu’on lui impose, accompagné par des investisseurs et des business angels et évalué par rapport aux résultats du Nasdaq ou du Marché libre, metteur en œuvre de LBO rémunérateurs, l’entrepreneur d’aujourd’hui est sans doute moins libre que jamais vis-à-vis de l’environnement technico-financier qui conditionne son projet. Nous serions donc entrés dans une phase de l’histoire du capitalisme où la décision stratégique et la gestion entrepreneuriale ont perdu leur sens
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parce que les véritables décideurs et les véritables mécanismes décidant de la gestion sont désormais extérieurs à l’entreprise et alimentés par le flux incessant d’informations que l’appareil productif émet en direction de son environnement. Il s’agirait finalement d’une nouvelle étape vers la société libérale ouverte, qui décentralise les décisions économiques et leur impose l’ordre du marché, représentant une somme d’intérêts individuels et incontrôlables, qui garantit ainsi la liberté de chacun. Soit, dans les termes de Hayek, des choix d’entreprises qui seraient les « résultats de l’action des hommes, mais non de leurs desseins » [Hayek, 1967, chap. 6]. Au nom de la transparence nécessaire pour alimenter les attentes non seulement des marchés financiers (les rapports annuels, les audits), mais aussi des pouvoirs publics (les contrôles, les déclarations de conformité, les brevets), la société (la politique de responsabilité sociale), des clients et des fournisseurs (les normes de qualité, les contrats et les cahiers des charges de plus en plus précis), l’entreprise est devenue un lieu ouvert sur son environnement. Cette gestion de l’information se traduit par un considérable processus de captation, d’élaboration, de contrôle et de diffusion, et, finalement, par l’émergence de ce que l’on peut appeler « une bureaucratie de verre » [Gomez et Korine, 2009], c’est-à-dire par un encadrement destiné à assurer le panoptisme financier par l’absence de frontière politique entre l’entreprise et son environnement (sur ces questions, Miller et O’Leary [1987]). Victoire finale du marché externe sur le marché interne. Cette conclusion est néanmoins problématique. Dans un monde économique où toutes les unités de production s’ajusteraient à des attentes extérieures identiques, c’est la capacité de rupture et d’innovation contre le marché qui crée le différentiel de valeur, avec son lot de destruction créatrice (Schumpeter [1942], 1998). Or une vision trop fataliste de l’espace économique finit par considérer comme des hasards qui réussissent ou des miracles visionnaires ce qui est au fond, le propre de décisions économiques efficaces : la capacité à se différencier. Cette différenciation comme acte volontariste de gestion devient incompréhensible, et, par une application assez naïve de l’évolutionnisme, on ne voit plus que des accidents là où il y a des intentions. On finit donc par perdre la capacité de comprendre les décisions qui ont déterminé l’évolution économique en se contentant d’une espèce de voile d’ignorance, sous lequel on cache les intentions particulières au profit des résultats généraux. Le fatalisme économique conduit à encourager l’ignorance sur les causes locales et les calculs intentionnels qui déterminent les forces coercitives globales, ce qui est préjudiciable à la compréhension profonde des stratégies et des décisions gestionnaires. Aussi, il convient de rétablir les conditions d’un discours gestionnaire qui, en reconnaissant les faits évoqués précédemment, permettrait de comprendre comment, malgré la multiplicité apparente des intérêts sur les marchés externes, certains acteurs continuent d’orienter l’activité économique par leurs choix et leurs calculs et font ainsi œuvre de gestion.
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RÉINTERPRÉTATION POLITIQUE DES ÉVOLUTIONS CONTEMPORAINES : REDÉFINITION DU GOUVERNEMENT DES ENTREPRISES ET CONSÉQUENCES SUR LEUR GESTION
L’autonomie de la gestion comme enjeu politique D’un point de vue gestionnaire, la frontière de l’entreprise n’est pas dessinée par un observateur extérieur, un scientifique qui découperait au mieux les innombrables interactions économiques selon l’accumulation de ressources qu’elles produisent et qu’on appellerait conventionnellement « firme », comme le postule implicitement Tirole [1999] et les tenants de la doxa économique. Elle est l’objet d’enjeux, de jeux, de convoitises et d’intentions délibérées d’acteurs pour s’emparer du pouvoir d’organiser un fragment de la société au nom des supposées règles économiques. L’entreprise est un des lieux où s’exerce le pouvoir des humains sur des humains, par le moyen de l’organisation ordonnée de la production, sans que nous portions sur ce pouvoir un regard nécessairement désapprobateur. Il s’agit plutôt de constater objectivement que créer un marché interne – une entreprise – et/ou le gouverner, c’est s’assurer une puissance politique et pas seulement un revenu économique. L’affrontement d’intérêts privés régulé par des institutions comme le conseil d’administration ou l’assemblée générale définit, finalement, la légitimité pour discipliner le travail, extraire et allouer la richesse créée collectivement par l’organisation. C’est dire alors que le découpage du corps social en entreprises obéit à une raison qui, pour n’être pas intentionnellement politique du point de vue des entrepreneurs, a pour effet fondamental de construire des espaces politiques permettant de gouverner (ou non) des humains. Que ce gouvernement des humains passe par la production, la recherche de la performance et de la prospérité n’est pas un détail. C’est même une nécessité dans une société libérale sans transcendance collective où la performance économique et le progrès supposé en résulter font office de transcendance et sacralisent ainsi le droit de gouverner les humains. Ce droit est circonscrit par des pratiques, des règles, des institutions qui constituent le gouvernement d’entreprise. Selon la définition simple et solide que propose Charreaux, « le gouvernement d’entreprise peut se définir comme l’ensemble des mécanismes (organisationnels ou institutionnels) qui gouverne les décisions des dirigeants et définit leur espace discrétionnaire » [1998, p. 73]. L’espace discrétionnaire du dirigeant reflète le degré d’autonomie de la firme, en légitimant le droit de tracer ses frontières, d’en exclure une activité, d’en rajouter une nouvelle, de la localiser quelque part, d’ouvrir ou non son capital, de participer plus ou moins au jeu financier, de définir son avenir. Aussi, il est significatif que les mutations profondes de l’appareil productif et des firmes, que nous avons décrites précédemment, aient été accompagnées d’un mouvement d’idées autour de
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la corporate governance et plus largement, par l’émergence de la « bonne gouvernance » comme exigence imposée aux entreprises. Depuis les années 1970 avec les premiers travaux systématiques des théoriciens de l’agence, jusqu’aux codes de bonnes conduites des années 1990 [Cadbury, 1992 ; Vienot I, 1995 ; Viénot II, 1999 ; Bouton, 2002] et aux lois de plus en plus contraignantes pour formuler les pratiques acceptables de gouvernement des sociétés [Sarbanes Oxley Act, 2002 ; Loi sur les nouvelles régulations économiques, 2001 ; KonTraG, 1998], l’évolution sur ces questions a reformulé l’exercice du pouvoir d’orienter l’entreprise et de contrôler cette orientation. Les entreprises sont passées d’un régime de gouvernement managérialiste à un régime de gouvernement actionnarial, patrimonial ou public, selon les auteurs [Orléan, 1999 ; Aglietta et Rébérioux, 2004 ; Gomez, 2001]. Or c’est de ce point de départ et non d’arrivée, que nous proposons d’observer les évolutions de la firme que nous avons décrites plus haut. Dans une optique néolibérale, comme les détenteurs de capital sont nombreux et atomisés, c’est la main invisible du marché financier qui a pris désormais le contrôle des entreprises, c’est elle qui tient les rênes du gouvernement des entreprises dont les dirigeants tendraient à devenir les simples régisseurs. Dire que l’entreprise se dissout dans l’espace marchand financier qui lui dicte son destin, c’est affirmer que le gouvernement des entreprises est lui-même devenu un lieu de collaboration qui assure la supériorité de l’externe sur l’interne dans l’ordre des choix rationnels. Or, nous l’avons vu, pour une analyse gestionnaire objective, les frontières de l’entreprise comme toutes les frontières, forment, par excellence, une ligne de contact et de batailles, d’invasion et de résistance pour s’approprier le pouvoir politique d’orienter les humains qui la composent. Le gestionnaire ne peut pas croire à l’évanouissement intentionnel de ce pouvoir au bénéfice d’une régulation abstraite par « le marché ». Il constate des espaces de production contrôlés, organisés et qui nécessitent une puissance et une légitimité pour les orienter. Aussi, c’est la main bien concrète qui découpe les frontières qui lui importe pour comprendre comment se définissent les marges d’autonomie des entreprises. Et la question qui s’impose est alors : qui a poussé à la financiarisation et pour s’assurer quel pouvoir ?
Rôle moteur des dirigeants dans les évolutions de la firme contemporaine : quatre indices La transformation du gouvernement des entreprises au profit des marchés financiers ne va pas de soi : pourquoi les managers, qui avaient en main le pouvoir dans les années 1970, ont-ils délibérément accepté… de le perdre ? Pourquoi les dirigeants des années 1970-1980, dont les connivences avec le pouvoir politique sont bien établies [Badie et Birnbaum, 1975 ; Maris, 1964] ne se sont-ils pas opposés à des évolutions économiques qui remettaient si radicalement en cause leur propre pouvoir ? La réponse
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fataliste postule qu’il ne pouvait pas en être autrement parce que les conditions économiques imposaient des changements et impliquaient la perte inéluctable de leur pouvoir au profit des propriétaires apporteurs de capital. Or cette réponse suppose que les gouvernants de l’époque, si conscients des enjeux économiques nouveaux et si remplis de l’intérêt général de la communauté des affaires, se sont soudainement et collectivement inclinés devant l’évidence rationnelle des nouvelles donnes économiques. Cette espèce de harakiri social, au bénéfice du progrès économique collectif, n’est pas convaincante, en particulier dans le cadre d’une pensée libérale qui suppose l’intérêt privé comme moteur de l’action collective. Pourquoi donc ceux qui exerçaient le pouvoir managérialiste auraient-ils transformé volontairement les entreprises de manière à en perdre le contrôle ? N’est-ce pas, justement, parce que cette transformation ne leur a pas fait perdre leur pouvoir entrepreneurial ? Quatre indices objectifs plaident dans ce sens. Premier indice : les mutations technologiques et financières de l’entreprise dans les trente dernières années, ont été formulées, mises en œuvre et souvent imposées par les dirigeants. Ce sont eux qui les ont créées. Nier leur rôle c’est supposer, par un effet de rétroaction anachronique, que les conditions économiques postérieures se sont appliquées aux entreprises comme si elles étaient déjà réalisées. Or, il n’y a pas eu de rupture politique ou sociologique : ce sont les mêmes dirigeants, les mêmes écoles de formations, les mêmes réseaux d’élites qui sont au pouvoir en 1970 et 1990. Les études convergent pour souligner que l’indépendance des administrateurs n’empêche par leur recrutement dans un cercle étroit (pour les États-Unis, Useem [1984], Mizruchi [1996], Davis et Greve [1997], pour la France, Bauer et Bertin-Mourot [1997], Eminet et Gomez [2007]). Tous les grands rapports proposant des modifications dans la conduite du gouvernement d’entreprise sont signés de dirigeants de société et de l’establishment, Sir Cadbury en Grande-Bretagne, Marc Viénot, président de la Société Générale en France. Parmi les treize signataires du rapport Bouton 2002 AFEP/ Medef supposé devenir le code de référence de la place de Paris, on trouve onze dirigeants de grandes entreprises et deux présidents d’associations de services aux entreprises, curieuse concentration s’il s’agit de modifier les pratiques de gouvernement de ces mêmes dirigeants. Ainsi, le changement de régime de gouvernement d’entreprise auquel on a assisté dans les années 1980 n’est pas le produit d’une rupture violente mais d’une transformation impliquant les décideurs en place et promue par eux. Ce sont eux qui ont ouvert le capital des entreprises, choisi ou non la cotation en Bourse, assuré la stabilité de l’actionnariat en signant ou non des pactes d’actionnaires, défini les lieux de levée de fonds avec les conséquences juridiques et organisationnelles que cela implique… et même élaboré les codes de bonne gouvernance. Un second indice appuie le précédent : les compétences fondant la légitimité des dirigeants de grandes sociétés se modifient profondément
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entre 1970 et 1990 et s’appuient de plus en plus sur l’expertise en finance plutôt que sur le savoir organisationnel. Comme Zorn l’a montré pour les États-Unis, entre 1970 et 2000, l’élite dirigeante a exclu les directeurs de la production et survalorisé les directeurs financiers, qui interviennent désormais dans les deux tiers des postes d’administrateurs de société [Zorn, 2004]. Cette évolution peut être interprétée comme une adaptation nécessaire aux exigences imposées par le marché ; or elle commence avant que le marché ne devienne influent. Elle confirme que le pouvoir du nouveau dirigeant s’appuie sur le savoir financier. Or, s’il est lui-même financier, le dirigeant ne représente plus nécessairement l’intérêt industriel contre l’intérêt financier, le marché interne contre le marché externe. L’émergence de la finance comme expertise est peut-être d’assurer un pouvoir interne dans l’entreprise, et l’occasion de renouveler la légitimité de ceux qui maîtrisent son discours. L’opposition conflictuelle entre actionnaires et dirigeants est donc moins nette que ne le postule la théorie de l’agence et la vision générale que l’on a de la corporate governance. Troisième indice, les spécialistes de l’économie financière constatent que depuis les années 1980, nous sommes en situation d’abondance financière, et, plus nettement depuis les années 1990, en situation d’excédent de l’offre de finance sur la demande, qui est à l’origine d’une succession de bulles spéculatives [Orléan, 1999]. La massification de l’actionnariat a créé une source de financement considérable qui cherche à se placer dans des investissements rentables à moindres risques. En toute logique, cette situation aurait dû profiter aux managers au détriment des financiers. Ces derniers ont en effet des problèmes de débouchés, alors que les entreprises offrent ces (relativement rares) débouchés, comme l’avait anticipé Pound dès la fin des années 1980 [Pound, 1988, 1989]. La pression du marché financier ne peut pas s’expliquer par la compétition entre entreprises pour accéder à des ressources financières rares, puisque celles-ci ne le sont pas. En conséquence, il faut faire l’hypothèse que la financiarisation des entreprises a été l’objet d’un choix délibéré des dirigeants en lien avec leurs stratégies individuelles. Quatrième indice, la rémunération des dirigeants des entreprises financiarisées (cotées ou intégrant un investisseur au capital) a augmenté dans les années 1980-1990 dans des proportions jamais connues dans l’histoire de l’entreprise. De 1980 à 2005, elles sont multipliées par six aux États-Unis et passent d’un rapport de 1 à 20 à un rapport de 1 à 400 entre la rémunération des CEOs et les salaires le plus bas. En France, elles atteignent en 2006 2 M€ annuel en moyenne pour les cinquante dirigeants les mieux rémunérés, soit 130 Smic. Significativement, c’est la part variable (bonus et levée de stock options) liée aux performances financières de l’entreprise qui explique l’envolée de ces rémunérations. Nous ne discutons pas ici la justice de cette évolution, mais sa justification contextuelle. Comme le montrent Gabaix et Landier [2006], la croissance de la multiplication par six de la
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rémunération des dirigeants américains entre 1980 et 2003 est strictement corrélée à celle de la capitalisation financière. Or, en bonne logique économique, le nouveau pouvoir des actionnaires aurait dû conduire à une pression à la baisse des rémunérations. Il est en effet curieux que le rapport de force censé opposer actionnaires et dirigeants se solde par un accroissement des revenus de l’acteur supposé être soumis au premier. On peut arguer, certes, que cette augmentation traduit le désir des actionnaires d’aligner les intérêts des dirigeants sur les leurs en les intéressant aux résultats, comme l’énonce la théorie de l’agence [Jensen et Zimmermann, 1985]. Néanmoins, l’observation des faits contredit cette hypothèse. En effet, si l’alignement des intérêts jouait le rôle d’incitation disciplinaire qu’on lui prête, cela impliquerait que les rémunérations diminuent fortement en cas de mauvais résultats, ce qui ne se réalise que très exceptionnellement. Dans le cas général, la croissance des rémunérations est irréversible et, durant la période contemporaine, plus rapide que celle des actionnaires en moyenne et que celle des salariés [Gabraix et Landier, 2006]. Les quatre indices que nous venons de relever convergent pour constater qu’il n’y a pas eu de bouleversement sociologique de l’élite dirigeante mais plutôt une reformulation de sa légitimité, grâce à la maîtrise de la technique et du discours financier. D’une part, le financement marchéisé n’exerce pas de pression du fait de sa rareté et, d’autre part, les dirigeants, qui sont de plus en plus des « financiers », ont été les promoteurs et les bénéficiaires des évolutions récentes. Contrairement aux attentes de la théorie néolibérale de l’agence, qui se veut disciplinaire, il y aurait plutôt une convergence objective d’intérêts entre dirigeants et propriétaires capitalistes. Nous ne préjugeons pas ici de l’efficacité économique de cette convergence – car rien ne permet de décider a priori de ses effets positifs ou négatifs –, nous la constatons comme un élément politique constitutif du nouveau gouvernement des entreprises. Contrairement aux discours courants sur la corporate governance, le pouvoir du dirigeant n’est pas diminué par celui des actionnaires, il est plutôt reformulé par une nouvelle relation entre eux. Les dirigeants ne seraient-ils pas, finalement, les grands bénéficiaires du « pouvoir des marchés financiers » ?
Primat du politique : changement de régime de gouvernement comme moteur des transformations économiques Pour dégager une interprétation à partir de l’ensemble des faits que nous avons évoqués, il nous faut rendre compatible deux constats qui semblent opposés. D’un côté, nous avons vu dans une première partie que le contexte économique technico-financier imprime sur l’entreprise une pression telle que l’on pourrait nier sa capacité d’action autonome et se résoudre au fatalisme économique. Les frontières de l’entreprise seraient ainsi dessinées par l’environnement, et, plus précisément, par l’environnement financier et ses intérêts globaux. La gestion consisterait alors en un ajustement entre l’appareil
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productif et les impératifs imposés par l’économie financiarisée qui est extérieure à l’entreprise et parfois à ses intérêts. Mais d’un autre côté, il apparaît que les évolutions récentes ne traduisent pas clairement une diminution du pouvoir discrétionnaire du dirigeant au profit de l’environnement technico-financier. Les modifications économiques ont été non seulement accompagnées par les dirigeants, mais il semble que les mutations de gouvernement des entreprises leur ont été favorables. La redéfinition du pouvoir sur l’entreprise ne semble pas une conséquence collatérale des mutations globales qui iraient dans le sens d’une subordination des firmes à leur environnement. Pour synthétiser ces contradictions apparentes, nous posons la thèse suivante : les mutations organisationnelles et économiques des années 1970-1990 qui ont vu naître la firme post-fordienne, sont les conséquences des mutations politiques dans l’entreprise. Ce ne sont pas les évolutions technologiques et financières qui ont modifié le gouvernement des entreprises, l’espace discrétionnaire de ses gestionnaires et, partant, les capacités autonomes des firmes ; au contraire, c’est la recomposition du pouvoir au profit d’une nouvelle élite gestionnaire qui a impliqué des mutations de l’appareil de production et des organisations et, en conséquence, des mutations globales de la régulation. La séquence logique que nous proposons peut être résumée de la façon suivante (pour une analyse plus complète Gomez et Korine [2009]) : [1] le pouvoir managérialiste est profondément remis en cause dans les années 1970 avec la crise économique et le doute qui s’en suit sur l’expertise réelle des managers ; la faiblesse de la croissance, la persistance du chômage mettent en cause la légitimité de la technocratie managériale fondée sur l’expertise gestionnaire et la planification stratégique. [2] Pour échapper à sa mise en cause, une partie de cette technocratie prend en charge une redéfinition radicale de la légitimité à exercer le pouvoir dans l’entreprise. Nous l’appellerons la NOF pour « nouvelle oligarchie financière », comprenant les acteurs impliqués dans la maîtrise de l’information financière, du contrôleur au dirigeant. Politiquement, on assiste à un renversement de régime (managéraliste) au profit d’un autre (financier), qui s’effectue à partir des années 1980. La NOF reformule le pouvoir entrepreneurial comme contrôle d’une nouvelle ressource supposée rare : la finance captée sur le marché. [3] Pour réaliser son pouvoir, elle ouvre alors le capital des entreprises qu’elle contrôle, transforme l’actionnariat en le diluant totalement ou partiellement dans le public. Introduction en bourse et privatisations vont dans le même sens et imposent l’expertise financière de la NOF comme fondement du pouvoir de diriger les entreprises. [4] Ce nouveau financement par le capital accélère les mutations économiques et organisationnelles pour tenir compte du retour sur investissement demandé par les gestionnaires de l’épargne collectée. Il se crée
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ainsi une convergence d’intérêts entre ceux qui apportent et ceux qui gèrent les flux financiers dont témoignent l’accroissement corrélatif des rémunérations des dirigeants et celui des gestionnaires de fonds d’épargne. La nécessité de rentabiliser le capital investi oriente les entreprises vers les technologies nouvelles, l’innovation et l’exploitation des services. Effet collatéral mais politiquement central, les ruptures technologiques ont pour conséquence de renouveler l’ensemble des expertises managériales et de briser les résistances au changement des élites managériales, en dévaluant les savoirs anciens. Un cycle positif se met ainsi en place : plus les nouvelles élites et la NOF s’appuient sur la finance, plus elles captent des ressources en capital qui permettent des investissements innovants à fort retour sur capital investi et auto-réalisent les progrès et les profits attendus par les gestionnaires financiers externes. Selon notre schéma, on a donc assisté dans les années 1980 à une recomposition du pouvoir sur l’entreprise dont l’élite dirigeante n’a pas été la victime mais le moteur, et qui a conduit à l’apparition d’une galaxie financière entre l’épargne publique d’une part et l’appareil productif d’autre part. Cette galaxie financière comprend la NOF, les dirigeants, les gestionnaires de fonds, les analystes, les traders, les responsables de banques d’affaires, de capital-investissement ou de private equity, c’est-à-dire un ensemble d’acteurs qui tirent leur pouvoir et leur rémunération de la captation et de l’orientation du flux d’épargne investie en capital de l’entreprise [Abolafia, 1996 ; Godechot, 2001 ; Godechot, Hassoun et Muniesa, 2000 ; Useem, 1996]. Le point crucial de notre thèse est que, contrairement à ce que supposent les approches critiques du phénomène [Bourdieu, Heilbron et Reynaud, 2003], cette galaxie financière n’est pas extérieure à l’entreprise : elle inclut ses dirigeants et la NOF, et elle est animée par eux. Il n’y a pas de « pression des actionnaires » mais un pouvoir politique sur l’entreprise qui utilise cette pression. Que devient alors l’entreprise considérée comme un marché interne ? Nous pouvons reprendre les résultats décrits précédemment en les lisant du point de vue de la prise de pouvoir par la nouvelle élite. Pour asseoir son autorité, celle-ci développe un système de contrôle interne de l’appareil productif fondé sur la technique financière. La « bureaucratie de verre » est d’abord une bureaucratie de la finance, fortement hiérarchisée depuis le simple contrôleur de gestion jusqu’au directeur financier central, et chargée d’assurer la traduction des activités productives en performance financière et, de ce fait, de normaliser et de contrôler les pratiques de management [Jensen, 1993]. Le discours sur la pression financière externe est utilisé comme rhétorique de contrainte pour rendre d’autant plus pressant l’ajustement des entreprises à la nouvelle donne politique que ce discours nécessite une technicité qui exclut les managers intermédiaires et la plupart des salariés. L’effet de conviction est produit, ici, par le halo qui entoure les techniques
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financières et leur réputation de complexité. De manière classique, le nouveau pouvoir se conforte de l’ignorance générale sur les ressorts réels de ce pouvoir. De notre point de vue, les nouveaux outils de gestion orientés vers « l’actionnaire » et l’entreprise transformée en bureaucratie de verre sont les conséquences d’une transformation politique de l’entreprise. Le pouvoir entrepreneurial de la NOF est d’autant plus établi que, en externe, il fait écho aux attentes réelles ou supposées des gestionnaires détenteurs de capitaux, et, en interne, que l’appareil productif s’ajuste pour obtenir les objectifs financiers que la galaxie financière fixe et dont elle tire sa légitimité. Ici encore, une boucle de rétroaction positive se met en place : invitée par la NOF à se soumettre aux « pressions » du marché, l’entreprise est orientée par la finance, elle s’organise en conséquence pour atteindre le profit fixé et confirme en même temps la justesse des pressions du marché, le pouvoir entrepreneurial de la NOF. Il faut alors parler moins du pouvoir de la finance que du pouvoir par la finance. La question est alors de savoir si, avec ces transformations politiques, l’entreprise n’est plus qu’un objet inanimé soumis à la « galaxie financière ».
L’art du découpage : une nouvelle gouvernance Pour répondre à la question précédente, il nous faut comprendre l’influence finale de l’émergence du nouveau régime de gouvernement d’entreprise sur ses frontières, puisque, nous l’avons vu, celles-ci définissent le degré d’autonomie de la firme ? La mutation politique de l’entreprise au profit de la NOF nécessite de déposséder toutes les unités productives de leur capacité d’autonomisation. D’où la tendance à une transformation des entreprises en groupes : à leur tête, un holding assure la répartition de la ressource financière et la remontée des profits ; ceux-ci sont réalisés par des unités productives, divisions, business units, et filiales, chargées d’organiser la production matérielle et l’extraction de valeur remontée vers « l’actionnaire ». L’entreprise fordienne se fondait sur l’alignement entre ses ressources, son identité et sa performance, dans une logique de conglomérat telle que l’identité exprimait la cohérence de métiers et d’activités éventuellement diversifiées. L’entreprise post-fordienne est duale. Elle distingue une hiérarchie financière qui contrôle, au sommet, un holding de tête, et qui est distinct des unités productives fortement émancipées quant à leur gestion quotidienne, mais privées d’autonomie quant à la gestion de la ressource financière. Ainsi, les grandes sociétés comme Suez, Vinci ou Artemis-PPR, ont des sièges sociaux réduits à quelques centaines voire quelques dizaines d’employés qui contrôlent en cascade les dizaines de filiales et les milliers d’emplois qui en résultent. On assiste à une mise à distance entre, d’une part, un appareil de production composé d’unités chargées de produire de la valeur économique, et d’autre part une société-mère propriétaire de l’ensemble et qui décide de la composition et recomposition
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du portefeuille constituant l’entreprise. Le holding de tête gère l’entreprise comme un portefeuille et impute une activité et des objectifs de valorisation à chaque unité productive, selon la doctrine devenue classique du « cœur de métier » (core business, voir Prahalad et Hamel [1990]), de manière à pouvoir comparer ses performances à celles d’autres unités de production identiques n’appartenant pas à l’entreprise et à minimiser les risques de portefeuille. L’entreprise devient ainsi un mécano dont on peut redistribuer les pièces. Cette tendance de fond vers la constitution de groupe distinguant le financier et l’économique touche toutes les entreprises, y compris les petites et moyennes et le capitalisme familial [Biolley, 2005]. « Entre fin 1980 et fin 1995, le nombre de groupes d’entreprises est passé de 1 300 à 6 700. Cette augmentation est due en particulier aux microgroupes de moins de 500 salariés dont le nombre a été multiplié par huit. Chaque microgroupe draine en moyenne trois ou quatre entreprises. À l’autre bout de l’échelle, les grands groupes, de plus de 10 000 salariés, ont accru le nombre de leurs filiales : elles étaient 3 000 en 1980, 10 300 fin 1995 » [Vergeau et Chabanas, 1997, p. 1]. Ainsi, dès le milieu des années 1990, « le nombre d’entreprises françaises contrôlées a presque quintuplé en quinze ans, atteignant 44 700 fin 1995 contre 9 200 en 1980. Parmi elles, de plus en plus de petites et moyennes entreprises : désormais, plus d’un emploi sur trois dans les PME dépend d’un groupe. » (ibid.). Idéologiquement, cette logique de gouvernance par portefeuille est fondée sur la croyance que les marchés évaluent mieux que les directeurs de business units la réalité de la valeur créée. Concrètement, cette justification finale ne doit pas masquer le fait que le découpage en unités est un choix gestionnaire délibéré de l’élite dirigeante de chaque entreprise. La définition d’une unité de production centrée sur un « cœur de métier » n’est ni naturelle, ni spontanée : elle est d’abord la conséquence d’une décision de gestion qui alloue (ou non) les ressources internes à telle unité de production et construit des zones de production de valeur, valorisée dans un second temps par « le marché ». La nouvelle élite gestionnaire fonde alors l’essentiel de sa légitimité sur sa puissance à tracer et déplacer les frontières des entreprises en définissant des unités productives puis en les incluant ou excluant du portefeuille de l’entreprise. Contrairement aux affirmations de la doxa économique, le dirigeant n’est pas devenu un simple régisseur sous tutelle des « marchés ». Il est le principal responsable des choix économiques que la NOF présente ensuite aux marchés comme créatrice de valeur et aux parties prenantes de l’entreprise comme imposés par la pression du marché. Nous ne portons pas ici de jugement sur l’efficacité ou sur la justice politique de cette évolution organisationnelle et politique ni sur la durabilité des résultats économiques qu’elle permet d’atteindre. Il ne s’agit pas, en particulier, d’imaginer un complot de classe ou une appropriation des pouvoirs par la NOF qui serait nécessairement néfaste. Ce serait peindre en noir ce
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que le néolibéralisme idéologique essaie de peindre en doré, et avec le même effet d’aveuglement sur les réalités objectives. Les effets positifs ou négatifs des évolutions que nous avons décrites doivent être évalués sans concession, ni à l’effroi ni à l’enchantement. Le gestionnaire se contente ici de constater qu’en inversant l’ordre de la logique courante entre les mutations économiques et les évolutions politiques du gouvernement des entreprises, on peut réconcilier les observations contradictoires que nous avons relevées : c’est parce qu’un nouveau pouvoir gestionnaire s’impose avec la NOF qu’on assiste à la financiarisation et, finalement, à la transformation de l’appareil productif qui consolide ce pouvoir. Il y a une primauté du politique sur l’économique. Les évolutions macroéconomiques de la régulation du capitalisme contemporain et particulièrement l’importance qu’a prise la finance, ne sont pas le pur produit de forces invisibles et spontanées mais du calcul privé d’acteurs pour affirmer leur pouvoir sur et dans l’entreprise. En ce sens, le gouvernement des entreprises n’est pas un sous-produit des mutations de l’entreprise, il est déterminant pour comprendre par qui et pour quoi ces mutations ont été voulues. L’opposition de plus en plus affirmée dans la rhétorique des entreprises, entre la « gouvernance » qui a en charge les intérêts supérieurs de l’entreprise, plutôt financiers et « stratégiques » et volontiers confiée à des « indépendants », et le simple « management » qui s’occupe de la traduction économique des décisions supérieures, contribue à ancrer dans la culture des entreprises post-fordiennes une distinction mais aussi une mise à distance fondamentalement politique des pouvoirs [Gomez, 2004]. L’entreprise fordienne unifiée s’est donc brisée et les acteurs qui la composent se distinguent en agents exécutifs assurant la production économique et en acteurs dirigeants assurant, au sommet, la gestion du portefeuille d’activités. La forme « duale » de gouvernance, qui sépare le « contrôle » (le conseil d’administration) de « l’opérationnel » (le comité exécutif), est promue désormais comme celle qui assume le « bon » gouvernement de l’entreprise tout entière. La véritable subordination ne se situe pas entre l’entreprise et le marché financier, mais entre les deux niveaux de l’entreprise duale, holding financiarisé dirigeant d’une part, unités de production interchangeables d’autre part. Si, pour ces dernières, les frontières de l’entreprise sont floues et soumises à des variations parfois brutales, pour la nouvelle oligarchie financière, ces frontières sont parfaitement claires : c’est elle qui les tracent.
CONCLUSION Cet article s’est interrogé sur la réalité d’une dépossession de l’autonomie gestionnaire de la firme au profit d’un environnement technico-financier qui serait le véritable moteur et inspirateur des choix gestionnaires des
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entreprises. Ce spontanéisme évolutionnaire conduit au fatalisme économique et finalement à la négation des responsabilités gestionnaires. L’entreprise serait devenue un objet inanimé, sans réelle capacité créatrice autonome. Pour le gestionnaire, il s’agit de poser la question des acteurs, des décideurs et des intérêts privés qui ont élaboré ce contexte par leurs microcalculs et leurs microdécisions, et qui y trouvent, désormais, les conditions favorables pour exercer leur pouvoir. En d’autres mots, il s’agit de reconnaître les responsabilités de ceux qui ont délibérément encouragé les modifications du contexte productif et financier, parce qu’elles permettaient le renouvellement des rapports de pouvoir dont ils étaient bénéficiaires. Selon notre thèse, l’illusion est de croire que « la finance » contraint la latitude stratégique des dirigeants contemporains, alors, qu’au contraire, elle la produit. L’évolution du gouvernement des entreprises a permis de formuler le nouveau pouvoir discrétionnaire de la NOF, qui procure des espaces étendus d’action rationalisée par la finance. Etabli et conforté par les normes juridico-politiques véhiculées par la corporate governance, le pouvoir sur l’entreprise s’exerce selon une logique de rationalisation de portefeuille, qui permet de créer, de vendre, de déplacer ou de fermer des unités productives. Les frontières de la firme non seulement existent, mais elles sont tracées par les acteurs concrets de la nouvelle oligarchie financière, selon des intérêts, des calculs et, finalement, un pouvoir entrepreneurial qui leur est légitimement attribué. Comme naguère, les dirigeants exercent une autorité décisionnelle déterminante sur l’entreprise et dessinent l’espace dans lequel elle s’exerce. C’est même de ce pouvoir de tracer et retracer les frontières de l’entreprise qu’ils tirent l’essentiel de leur puissance. L’économique est au service du politique. L’entreprise est plus que jamais tributaire de ceux qui la dirigent et la découpent, et la main invisible du marché ne saurait rendre invisibles ceux qui tiennent les ciseaux. Il convient, à partir de cette conclusion, de reprendre la question de l’évaluation économique et sociale de ce nouveau pouvoir, pour déterminer en quoi il sert l’intérêt de la société dans laquelle les entreprises opèrent. Cette évaluation, pour être correcte et objective, ne doit pas prendre en compte les seuls outils financiers qui, nous l’avons vu, justifient par définition les décisions prises, mais un ensemble de critères plus larges pour tenir compte de leur incidence à court et moyen termes sur l’environnement social et économique. Avec le recul que permet désormais l’Histoire, c’est un nouveau chantier qui s’ouvre au gestionnaire comme à l’économiste.
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Conseils d’administration et gouvernement d’entreprise en France de 1998 à 2006
Driss Agardi et Alain Alcouffe1
INTRODUCTION Depuis le XIXe siècle, les structures de gouvernement des grandes entreprises se sont transformées à plusieurs reprises. Au tournant du siècle précédent, la plupart des firmes appartenaient à des familles ou des groupes de familles qui exerçaient une autorité patrimoniale sur leurs employés. Pendant l’entre-deux-guerres s’est développé notamment aux États-Unis un capitalisme managérial caractérisé par un actionnariat fragmenté, la distinction entre détention de l’entreprise et son contrôle, et par une bureaucratie à la tête des grandes entreprises. Les travaux de Berle et Means [1932] sur le fonctionnement et les buts des entreprises mettaient alors l’accent sur le conflit supposé ou réel entre propriétaires, actionnaires d’une part et managers d’autre part. Dans un contexte social marqué par des fortes oppositions au capitalisme se sont développées des campagnes pour justifier l’autonomie des dirigeants d’entreprises, pour améliorer leur image et pour promouvoir une nouvelle compréhension de la place des entreprises dans la société. Les débats sur la propriété et le contrôle ont mis en évidence la multiplicité des parties prenantes concernées par les problèmes liés au gouvernement d’entreprise. Parmi ces parties prenantes, l’importance des salariés n’est pas à souligner, c’est ainsi que s’est développée en France une conception originale de l’entreprise en tant qu’institution au-dessus des intérêts particuliers des actionnaires et des travailleurs [Despax, 1956 ; Alcouffe, 2000]. Depuis les années 1970, un nouveau type de capitalisme est apparu – souvent qualifié 1. Les auteurs remercient Christiane Alcouffe, Ali Dardour et Paul Windolf pour leur aide ou leurs commentaires. Ils restent seuls responsables des thèses soutenues et des erreurs éventuelles.
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LES TRANSFORMATIONS DE LA FIRME : ÉVOLUTIONS RÉCENTES
de « capitalisme institutionnel » [Windolf, 1999], que de nombreux auteurs associent à la prolifération des institutions financières, aux nouvelles modalités de contrôle financier et à la reconcentration de l’actionnariat Dans les dernières décennies, ces discussions ont de plus en plus été replacées dans le cadre de la théorie de l’agence dont le succès a été concomitant à la montée des marchés financiers, le développement du rôle d’investisseur des fonds de pensions. Jensen et Meckling [1976] ont prétendu que les entreprises pouvaient être considérées comme « de simples fictions légales qui servent comme un nœud de relations contractuelles entre des individus » (p. 310). Ce cadre a réduit pendant les années 1980 et 2000 les débats sur le gouvernement d’entreprise autour de l’opposition entre la shareholder corporation (l’entreprise définie par son capital social et ses actionnaires-propriétaires) et la stakeholder corporation (l’entreprise est alors définie comme un faisceau d’intérêts qui concernent une multiplicité de partenaires différents par leur nature, leurs apports, la durée de leur engagement etc.) [Clarke et Blair, 1998]. En même temps, la mondialisation et le rôle des marchés financiers dans le financement des entreprises ont conduit à globaliser les structures de propriétés et les modes de gouvernance [Plihon, 2004 ; OECD, 2004]. Il est donc particulièrement intéressant de comparer les évolutions de divers types de capitalismes avec la situation française.
LES VARIÉTÉS DE CAPITALISMES NATIONAUX ET LA MONDIALISATION Le thème spécifique du gouvernement d’entreprise a eu du mal à capter l’attention en France en dehors de cercles spécialisés. Ainsi les débats sur la corporate governance ont démarré aux États-Unis dès la fin des années 1970, au Royaume-Uni le rapport Cadbury date de 1992 tandis qu’en France le rapport Viénot ne parait qu’en 1995. Ce retard est d’autant plus paradoxal que l’entreprise n’a cessé en France d’attirer l’attention durant les cinquante dernières décennies (le pancapitalisme de Loichot [1967], rapport Sudreau [1975] sur la réforme de l’entreprise, les nationalisations de 1985, les privatisations et les noyaux durs, etc.), mais cette attention a été plus focalisée sur la propriété que sur la gouvernance. Trois caractéristiques structurelles sont importantes pour expliquer le gouvernement des groupes industriels qui forment le tissu économique des pays : la répartition des titres de propriété, le type de propriétaires, et finalement la configuration des réseaux de dirigeants (sur ce dernier point, Mizruchi [1996]). Durant les années 1990, en comparant ces trois types de critères, le capitalisme à la française apparaissait plus proche du capitalisme rhénan que du capitalisme anglo-saxon : forte concentration de la propriété aux mains des familles et des entreprises en France et en Allemagne et finalement forte densité des réseaux de dirigeants [Windolf, 2000]. En France,
CONSEILS D’ADMINISTRATION ET GOUVERNEMENT D’ENTREPRISE… 117
en 1998, seul un petit groupe d’entreprises étrangères échappait au maillage constitué par les échanges de dirigeants typique du capitalisme à la française [Alcouffe et Alcouffe, 2002 ; Yeo, 2003] tandis qu’en Allemagne la densité des liaisons financières et personnelles avait conduit Windolf à parler de la « Deutschland AG » [Windolf, 2000]. L’étude des liaisons personnelles et financières au sein des plus grandes entreprises allemandes indique une baisse considérable depuis le début des années 1990 des liaisons personnelles par échange d’administrateurs qui seraient en voie de disparitions dans les années 2000. Ainsi dans les années 1990, en se basant sur les 15 plus grandes sociétés allemandes, Windolf [2000] a relevé une baisse très forte de la densité des échanges d’administrateurs à mesure que les liens financiers se dénouaient. Plus récemment Krempel [2007] a confirmé le desserrement des liens financiers entre les entreprises allemandes entre 1996 et 2004 comme l’avait déjà montré Windolf [2000] pour la période 1992-2000 et Höpner et Krempel [2004] pour la période 1996-2002. Ces deux auteurs tentaient d’expliquer ces changements en combinant une approche historique de la gouvernance des entreprises avec l’histoire politique de l’Allemagne. Pour sa part, Windolf estimait que les interconnexions entre entreprises représentaient une forme de régulation des marchés, mais dès lors que les marchés pertinents ne sont plus les marchés nationaux, la régulation nationale ne présente plus la même protection et partant le même intérêt pour les participants aux réseaux, ce qui lui faisait conclure à la disparition de la Deutschland AG et entrevoir une possible Europa AG préfigurée par les fusions transnationales et les échanges d’administrateurs entre firmes européennes. La disparition du capitalisme rhénan et les évolutions en cours dans les modèles japonais et coréens [Lee, 2005] illustrent le triomphe des actionnaires (shareholder value) sur la conception partenariale de l’entreprise (stakeholder value). Pourtant notre étude montre la persistance de certains traits du capitalisme à la française en dépit de l’appel croissant aux marchés financiers pour assurer le financement des entreprises.
CONSEILS D’ADMINISTRATION ET GOUVERNEMENT D’ENTREPRISE EN FRANCE Notre étude se base sur les conseils d’administration (CA) des sociétés appartenant au CAC 40 entre 1998 et 2006. Ces sociétés sont à quelques exceptions près de droit français et par conséquent, le terme de conseil d’administration en toute rigueur ne s’applique qu’à celles qui ont opté pour cette structure. Nous avons considéré néanmoins que l’on pouvait désigner sous ce terme aussi l’ensemble formé par le conseil de surveillance et le directoire. Comme on le verra, le périmètre des « administrateurs » pourrait être élargi aux administrateurs des grandes filiales qui ont souvent des
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LES TRANSFORMATIONS DE LA FIRME : ÉVOLUTIONS RÉCENTES
fonctions de direction tout à fait considérables et peuvent représenter le groupe aux conseils d’administration d’autres sociétés. Élément essentiel de la gouvernance, le conseil d’administration est au cœur des réflexions (Rapports Viénot 1 et 2, rapport Bouton, rapport Clément) et a fait l’objet de modifications du cadre légal. Deux traits des organes dirigeants ont fait l’objet de beaucoup d’attention, la taille et la composition des CA. La littérature sur le sujet est très vaste et en pleine expansion mais les études empiriques ont plutôt confirmé l’idée que la taille dépendait de facteurs très spécifiques aux caractéristiques de l’entreprise et du contexte dans lequel elle opère [Boonea et alii, 2007]. Les deux rapports Viénot avaient accordé beaucoup d’importance à la composition des CA et semblaient s’inspirer de l’idée de la théorie des votes et de la théorie de l’agence selon laquelle l’efficacité exigerait de resserrer la taille des CA. La Loi NRE, art. 129 fixait la taille des CA à dix-huit membres en laissant aux sociétés un délai pour se mettre en conformité jusqu’au 16 mai 2004 tout en prévoyant une exception en cas de fusion, le CA pouvant alors atteindre vingt-quatre membres. Cette relation inverse entre taille et efficacité se retrouve en 2004 dans les considérations du rapport Clément qui introduisent un projet de loi sur la gouvernance des sociétés commerciales visant « la responsabilisation accrue du conseil d’administration ». Pour le rapport, elle est conditionnée par « l’implication de l’administrateur de la société qui passe par un conseil d’administration plus resserré » [Clément 2004, p. 36]. L’article 1er proposait ainsi de limiter le nombre de ses membres à quatorze, une recommandation qui reste lettre morte.
Tableau 1 : Taille des Conseils d’administration taille du CA
10 et moins
11-14
15-18
19 et plus
Moyenne
Écart type
Médiane
1998
4
7
12
17
17,95
6,02
18
2000
4
9
6
21
18.45
6,21
18
2002
2
5
14
19
17,98
4,31
18
2004
2
6
15
17
17,52
3,89
18
2006
0
7
14
19
18,57
4,02
18
L’existence de plusieurs statuts juridiques des sociétés faisant partie du CAC40 et des membres des organes de direction pose un problème de périmètre à prendre en considération. C’est ainsi que nous avons considéré que les administrateurs des sociétés à directoire et conseil de surveillance appartenaient indifféremment à ces deux structures. Enfin, dans l’optique
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d’étudier les liaisons personnelles établies à travers la présence dans plusieurs instances de direction, nous avons inclus dans les « dirigeants » les directeurs généraux, les directeurs généraux délégués (DGD) compte tenu des pouvoirs qui leur sont conférés par la loi NRE mais aussi les censeurs et les présidents honoraires qui assistent aux CA avec voix consultatives. L’intégration des DGD parmi les « dirigeants » des sociétés anonymes paraît légitime car comme l’écrit Conac [2001], « l’équipe de direction d’une société anonyme ayant opté pour la dissociation des fonctions ne se distinguera donc plus beaucoup de celle constituée par le directoire ». Les censeurs ne sont pas prévus par les textes mais ils ne sont pas non plus prohibés. Désignés par les actionnaires, ils les représentent au CA. Pour les dirigeants statutaires, c’est un moyen de donner à des actionnaires un droit de regard et une façon de désarmer leur activisme. Le très faible nombre de sociétés dotées de censeurs rend les biais introduits par cette extension sans conséquence significative. Nous observons dans le cas des sociétés du CAC 40 des variations assez sensibles de la taille moyenne en fonction des entrées et sorties même si la médiane est constamment fixée à 18 (cf. tableau 1). Une majorité d’entre eux se situe au-dessus du maximum prévu par la loi mais il ne semble pas y avoir de sanction concernant ce dépassement et diverses exceptions (fusions) permettent de dépasser le maximum de 18.
CUMUL DES MANDATS ET RÉSEAUX D’ENTREPRISES Le cumul des mandats a fait l’objet de vives critiques des différents rapports et commissions qui se sont penchés sur le gouvernement d’entreprise en France (Rapports Viénot 1 et 2, rapport Bouton, rapport Clément). Le premier rapport Viénot voyait dans « la multiplication des participations croisées » et dans le nombre important d’administrateurs réciproques » une marque de la « faiblesse du capitalisme français » dont il souhaitait la résorption. Le cumul des mandats était explicitement épinglé (notamment lorsqu’il concerne les PDG) et la charte de l’administrateur recommandait de limiter à cinq le nombre de mandats détenus par les PDG [Viénot, 1995]2. Ces préconisations n’eurent guère d’effet et le second rapport Viénot d’un ton un peu désabusé croit utile de préciser dans ses développements consacrés aux administrateurs : En dernier lieu, le Comité juge indispensable de procéder au rappel de la règle que le rapport de 1995 avait posée : un administrateur exerçant des fonctions exécutives dans une société cotée doit limiter le nombre de mandats qu’il exerce dans d’autres 2. L’administrateur doit consacrer à ses fonctions le temps et l’attention nécessaires. Lorsqu’il exerce des fonctions de président ou de directeur général, il ne devrait en principe pas accepter d’exercer plus de cinq mandats d’administrateur dans des sociétés cotées françaises ou étrangères extérieures à son groupe.
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LES TRANSFORMATIONS DE LA FIRME : ÉVOLUTIONS RÉCENTES
sociétés cotées françaises ou étrangères extérieures à son groupe, et en tout cas s’interdire d’en exercer plus de cinq [Viénot, 1995, p. 15].
Deux ans plus tard la loi dite des « nouvelles régulations économiques » (NRE) (loi n° 2001-420 en date du 15 mai 2001) allait au-delà. Présidents, directeurs généraux, membres de conseil d’administration, membres de conseil de surveillance, membres de directoires et directeurs généraux uniques avaient ainsi jusqu’au 16 novembre 2002 pour se mettre en conformité avec les nouvelles règles sur le cumul des mandats. À défaut, ils devaient être réputés démissionnaires de tous leurs mandats. Le péril était grand pour les administrateurs. Mais peu avant l’échéance, les dirigeants réussirent à « assouplir la loi » en multipliant les dérogations (loi n° 2002-1303 du 29 octobre 2002). Ainsi de nombreux mandats échappèrent à la règle en particulier ceux exercées dans des filiales cotées et non cotées comme dans des sociétés sœurs. Cette confusion du mandat exercé dans le conseil d’administration de la tête du groupe avec ceux des filiales et sociétés sœurs conduit à l’inverse à s’interroger sur le périmètre des conseils à prendre en considération lorsqu’on étudie les échanges d’administrateurs (administrateurs réciproques). Ne faudrait-il pas inclure, au-delà des CA des holdings de tête ceux des filiales importantes3 ? Notre étude s’est limitée volontairement au périmètre le plus restreint. Alcouffe et Alcouffe [2002] ont étudié l’ensemble des sociétés cotées en 1998 et montré qu’un millier d’administrateurs siégeait dans plus d’une société créant ainsi des liaisons personnelles entre les sociétés. Naturellement, ce sont les dirigeants des plus grandes entreprises qui sont le plus sollicités. Aussi, il n’est pas surprenant de trouver un nombre élevé de « cumulards » parmi les sociétés du CAC 40. L’évolution durant la période conforte les observations précédentes. Durant les années 2002-2003 apparaissent les conséquences de la loi NRE qui limitait le nombre d’administrateurs par CA. Cette limitation a réduit le nombre des administrateurs détenant un seul mandat tandis que le nombre des « cumulards » est à peine touché et repart à la hausse par la suite (cf. tableau 2).
3. Dans Alcouffe et Alcouffe [2002], les auteurs retiennent une définition large des administrateurs considérant par exemple dans le cas de la BNP qu’il y avait lieu d’inclure non seulement les administrateurs du conseil d’administration de la holding de tête mais aussi ceux de BNP Finance, BNP Guyane, BNP Intercontinentale accroissant ainsi sensiblement le nombre des administrateurs réciproques au sein de l’échantillon des 30 plus grands groupes français étudiés.
CONSEILS D’ADMINISTRATION ET GOUVERNEMENT D’ENTREPRISE… 121
Tableau 2. Les administrateurs cumulards au sein du CAC 40 de 1998 à 2006 Sièges détenus
1998
1999
2000
2001
2002
2003
2004
2005
2006
1
475
463
476
421
455
447
429
472
520
2
43
49
57
65
63
66
76
67
61
3
17
22
19
14
21
25
22
21
21
4
8
11
13
12
10
7
11
6
7
5
10
5
4
5
6
5
2
2
2
6
2
1
2
2
2
1
0
0
0
7
0
1
1
1
0
0
0
0
0
Total administrateurs
555
552
572
520
557
551
540
568
611
Dont cumulards
80
89
96
99
93
94
111
96
91
14,14 16,12 16,78 19,04
20, 4
% cumulards Total sièges cumulards
231
246
262
264
271
21 20,56 266
272
16,9 14,89 231
223
Les réseaux de sociétés constitués par les liens personnels résultent de la détention de deux ou plusieurs mandats dans différentes sociétés par certains administrateurs. D’après Davis et Mizruchi [1999], la méfiance à l’égard des réseaux et leur dénonciation sont fort anciennes et sous la forme précise de la chaîne de connexions, elles ont près d’un siècle. Ainsi Brandeis [1914] voyait dans les imbrications des conseils d’administration un moyen pour les banques d’affaires, les compagnies d’assurances et les banques de dépôts qu’elles contrôlent d’assoir leur pouvoir : « Quand un banquier est entré dans un conseil d’administration – quelle qu’en soit la raison – son emprise s’avère tenace et son influence est habituellement décisive, car il contrôle la source de nouvelles ressources financières » (p. 11). Il soutenait que « la pratique des CA imbriqués était la source de bien des maux. Elle est une offense vis-à-vis des lois humaines et divines, créant une chaîne sans fin de liens qui est l’instrument le plus puissant du trust de la monnaie » (p. 51-52, cité par Davis et Mizruchi [1999]). Si ces craintes paraissent aujourd’hui relever du registre conspirationniste, l’existence d’administrateurs cumulant les sièges d’administrateurs suscitent toujours la méfiance voire l’hostilité de l’opinion mais aussi des professionnels. Ainsi, dans ses recommandations sur le gouvernement
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d’entreprises, l’Association française de gestion financière (AFG) – l’organisation professionnelle représentative de l’industrie française de la gestion d’actifs financiers – déclare : Par principe, l’AFG n’est pas favorable à l’existence d’administrateurs réciproques et aux participations croisées, sauf si celles-ci résultent d’une alliance stratégique se situant dans un projet économique commun déclaré. En dehors de ce cas, cette pratique constitue un obstacle à la transparence et à l’indépendance de décision de la société [AFG, 2004, p. 13].
On voit en effet comment les conseils peuvent vraiment statuer sur des décisions stratégiques dès lors qu’un membre du conseil des sociétés concurrentes siège. Le seul moyen d’éviter les conflits d’intérêts est bien sûr de cantonner les conseils dans un rôle très subordonné qui va à l’encontre des principes de gouvernance. Les évolutions du capitalisme allemand dans lesquelles beaucoup de liaisons ont été dénouées confortent l’idée selon laquelle les marchés financiers seraient en mesure d’imposer cette indépendance des conseils. Il est important d’observer la situation française dans cette perspective.
La méthodologie de l’étude Pour pouvoir déterminer les liaisons entre sociétés suscitées par les administrateurs cumulant plus d’un siège, il est nécessaire tout d’abord d’examiner les liens entre les administrateurs et les sociétés dans lesquelles ils siègent. On peut distinguer trois situations : 1. l’administrateur est une personne physique identifiée sans rattachement à une personne morale. 2. l’administrateur est une personne physique, mais elle est explicitement le représentant d’une personne morale identifié. 3. l’administrateur est une personne morale et la personne physique qui la représente n’est pas identifiée. Dans le premier cas, si un administrateur siège dans deux conseils d’administration, il crée une liaison ou une connexion entre les deux sociétés correspondantes. Dans le second cas, nous avons pris une définition limitative des liaisons entre sociétés : supposons que M. N. représente la société X dont il n’est pas administrateur dans le CA de la société Y, nous n’avons pas estimé que cela créait une liaison personnelle entre X et Y. Par contre, si M. Dupont représente la société X dans la société Y et dans la société Z, nous avons considéré que ce cumul de mandats créait une liaison personnelle entre les sociétés Y et Z. Si nous avions pris le parti pris inverse de considérer qu’il y avait une liaison incarnée par des présences dans les conseils d’administration dès lors que M. N. était le représentant de la société X respectivement entre les sociétés X, Y et Z, le nombre des liaisons aurait explosé en raison de la
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présence de représentants des banques et compagnies d’assurances dans de nombreux conseils4. Au cours des dernières années, la sociologie mathématique a développé de nombreux outils qui peuvent être utilement utilisés pour analyser les réseaux interentreprises créés par les administrateurs cumulards. La première étape consiste à repérer les administrateurs (au sens défini cidessus) siégeant dans plusieurs conseils d’administrations. Ces informations sont récapitulées dans des matrices des liaisons. Les mêmes sociétés figurent en ligne et en colonne et pour chacune des intersections on note par des 1 ou des 0 la présence ou non d’administrateurs communs. Une mesure immédiate des liaisons internes à un ensemble de sociétés est fournie par la densité du réseau qui correspond au ratio entre les 1 et les 0 de la matrice des liaisons.
Dupont
Dupont Durand
Durand
X
Y
Z
Une seconde mesure est fournie par la distance entre les sociétés telle qu’on peut la mesurer à travers les liaisons personnelles. Sur la figure cidessus, X, Y, et Z appartiennent à un réseau constitué par le cumul de mandats de MM. Dupont et Durand. La société Y est équidistante de X et de Z, tandis que la distance entre X et Z est égale à 2. Ces définitions permettent des mesures de centralité. Nous avons utilisé celles proposées par Freeman [Degenne et Forsé, 2004].
Les résultats La composition du CAC 40 varie en permanence en raison des taux de croissance (externe et interne) différents des sociétés. On peut cependant identifier sur la période considérée un noyau stable de vingt-huit sociétés qui ont figuré en permanence dans les quarante plus grandes sociétés françaises. Nous avons donc pu calculer des indicateurs pour l’ensemble des entreprises le CAC 40 (avec rotation) et l’ensemble stable (sans rotation). Les premières indications concernant la structure du capitalisme français sont fournies par le degré d’interconnexion des ensembles considérés. Toutes les sociétés du groupe stable sont interconnectées sur toute la période et une seule année, en 1998, le CAC complet a présenté un réseau de trente-huit sociétés tandis que 4. Ces représentants sont souvent des PDG ou des administrateurs des filiales les plus importantes des sociétés qu’ils représentent. Le nombre de liaisons aurait aussi explosé si nous les avions inclus dans une conception extensive des organes de direction des sociétés dans lesquelles ils sont employés.
124
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Bic et STMicroelectronics restaient isolés. Il s’agissait de deux sociétés avec des marchés et des implantations mondiales et des structures particulières (respectivement un contrôle familial et un contrôle binational car ST Microelectronics provenait d’une fusion entre une entreprise italienne et une entreprise française). Il faut noter que depuis 1999, ST Microelectronics a toujours eu des administrateurs communs avec d’autres sociétés du CAC 40 tandis que le glissement de Bic hors du CAC 40 a supprimé cette exception. Globalement les courbes de tendance pour les deux ensembles considérés indiquent un accroissement de la densité des réseaux – une évolution très différente de celles observées en Allemagne. Une observation fine des évolutions montre qu’une société comme Arcelor qui a fait l’objet d’une OPA, était en 2006 celle dont le degré de centralité était le plus faible. Après OPA, Mittal Arcelor présentait un degré d’intégration encore plus faible puisqu’il n’était relié au réseau que par François Pinault, administrateur de Mittal en même temps que président d’honneur de LVMH. Mais cet effet de l’OPA hostile du groupe Mittal sur Arcelor devrait s’atténuer avec l’entrée annoncée de Lakshmi Mittal au CA d’EADS en même temps que celle de Michel Pébereau (agence Reuters, 5/10/2007). Si l’on observe l’ensemble des sociétés qui ont figuré durant toute la période dans le CAC 40 (cf. tableau 3), comme on pouvait s’y attendre, la densité est constamment plus forte et surtout elle se retrouve en fin de période d’observation à un niveau supérieur à celui observé au début, ce qui confirme la stabilité des échanges d’administrateurs. La densité est par ailleurs sensiblement plus faible que dans l’étude du capitalisme allemand par Windolf [2000] qui affichait une densité de 0,79 en 1992/3 et encore 0,58 en 2000. Dans tous les deux ensembles français considérés, les densités sont beaucoup plus faibles que dans le cas allemand qui ne portait, il est vrai, que sur 15 grandes sociétés. Le nombre des connexions possibles au sein d’un ensemble de sociétés varie comme le carré du nombre des sociétés concernées, il est donc normal que la densité baisse mécaniquement avec le nombre des sociétés. Il était donc intéressant de sélectionner un échantillon de même taille pour comparer la France et l’Allemagne. C’est pourquoi nous avons sélectionné les quinze sociétés les plus centrales des deux années 1998 et 2006 pour calculer l’évolution de la densité des interconnexions les concernant. Comme on pouvait s’y attendre, les densités sont plus élevées que dans l’ensemble formé du CAC 40 et on observe une baisse entre les années extrêmes (0,62 en 1998 et 0,51 en 2006). Le résultat ne semble pas supporter pour le cas français les conclusions de Windolf et Krempel pour le cas allemand dans la mesure où il s’explique largement par un des effets de la loi de 2001. En limitant le nombre de mandats à cinq, elle oblige au départ d’un administrateur à rechercher un administrateur ayant moins de cinq mandats, ce qui explique la baisse du nombre moyen de mandats détenus par les cumulards et il faudra sans doute un cycle complet de renouvellement des
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administrateurs (six ans) pour évaluer le résultat final en termes de densité des réseaux d’administrateurs. La distance moyenne fournit une confirmation de ces résultats. On observe tout d’abord que les distances moyennes sont faibles et décroissantes. La distance maximale entre sociétés est égale à 4 en 1998 comme en 2006. Veolia, qui n’est que la quatrième société dans les mesures de centralité, réussit même à n’être qu’à une distance maximale de 2.
Tableau 3. Matrice des liens personnels entre les quinze sociétés les plus centrales, 2006 2006
1
2
3
4
5
1
1
1
1
6
7
8
9 10 11 12 13 14 15
1
1
1
1
ACCOR
2
AIR LIQUIDE
3
AXA
4
BNP PARIBAS
1
1
5
L’OREAL
1
1
6
LAFARGE
7
LAGARDERE
1
1
1
8
PPR
1
1
1
9
RENAULT
1
1
10 SAINT-GOBAIN
1 1
1
1
11 SANOFI-AVENTIS 12 SUEZ
2 2 1 1
2 2
1
3
1
3
15
VEOLIA ENVIRONNEMENT
2 1
1
1
1
3
1
1
1
1
1
1 1
1
1 1 2
1
1 1
1
1
2
3
1
1
1 1
1
3
1
1
3 1
1 1
1
1
1
2 1
1
1
1
1
2
1
1
1
1
2
2
1
3
3
1 1
1
1
13 THALES 14 TOTAL
1 2
1
3
1
1 1
1
1
3
1 1
1
1 1
1
Ces remarques peuvent être rapprochées de l’évolution du pourcentage de cumulards dans la population des administrateurs du CAC 40, comme le montre le graphique ci-dessous. Ce pourcentage varie entre un minimum de 14 % en 1998 et 21 % en 2003 (cf. tableau 2). Après ce pic, il fléchit par la suite pour se retrouver en fin de période autour des valeurs initiales. Mais le cumul des sièges conduit à un pourcentage de sièges détenus par les cumulards beaucoup plus élevés et variant entre 30 et 38 %. Comme on l’a indiqué, la valeur
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basse atteinte en fin de période correspond à l’entrée de Mittal dans le CAC 40 et les entrées annoncées au CA d’EADS de Lakshmi Mittal en même temps que celle de Michel Pébereau (agence Reuters, 5/10/2007) devraient relever sensiblement le pourcentage de sièges détenus par les cumulards.
L’observation du poids des cumulards dans les CA permet de relier ces différents résultats. Le maintien d’une densité élevée a été rendu possible malgré la limitation du cumul des mandats par l’accroissement du pourcentage des administrateurs cumulards (détenant deux ou trois sièges).
CONCLUSION Notre étude montre que les réseaux de sociétés formés par le cumul de mandats d’administrateurs restent vivaces au sein des plus grandes sociétés françaises (cf. infra, schéma 1). Le poids des cumulards au sein du réseau CAC40 reste important tandis que la densité des réseaux d’administrateurs n’a pas baissé entre 1998 et 2006 et cela malgré une nouvelle législation limitant la taille des conseils ainsi que le nombre de mandats. Cette persistance peut s’expliquer par l’effet « small world » qui a tendance à s’amplifier de façon paradoxale à l’heure de la mondialisation. L’étude biographique des administrateurs largement issus des mêmes formations [Chaabani, 2004] éclaire ce phénomène tandis qu’un rapprochement avec les performances permettrait de l’évaluer en termes d’efficacité. Il conviendrait également d’élargir le champ d’observation par exemple au SBF 120 ou à l’ensemble des sociétés cotées pour s’assurer que le maillage de l’économie française observé en 1998 a résisté aux changements de la dernière décennie.
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Schéma 1. Des connexions au sein du CAC 40 en 2006 – toutes les sociétés sont interconnectées
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Les limites de l’externalisation dans une industrie imparfaitement modulaire : leçons à partir de l’automobile
Vincent Frigant
INTRODUCTION Si initialement la production modulaire ou modularité semblait ne devoir intéresser que les ingénieurs puisqu’elle renvoie fondamentalement à une manière de décomposer/recomposer un produit complexe en tâches élémentaires, elle a donné lieu à une abondante littérature en économie industrielle et science de gestion depuis une quinzaine d’années. En effet, derrière les enjeux technologiques se dessinent des enjeux organisationnels. Les développements parallèles de la modularité et d’un mouvement général de désintégration verticale amènent ainsi à s’interroger sur le lien potentiel entre les deux phénomènes. Analytiquement, il s’agit de réinterroger l’hypothèse d’une causalité entre architecture produit et architecture organisationnelle ; l’hypothèse d’une relation entre les modes de conception/production/utilisation d’un produit et la forme organisationnelle apte à exploiter et/ou générer ces modes. Parmi les questions explorées, celle de la frontière de la firme et de la manière dont elle doit gérer son réseau de fournisseurs se trouve au cœur d’une littérature qui se développe selon deux orientations [Frigant, 2005]. Selon une première branche, l’exploitation efficace des propriétés d’un produit modulaire nécessite la mise en place d’une organisation isomorphiquement modulaire où s’impose la figure d’un donneur d’ordres recentré sur des compétences foncières étroites coordonnant un vaste réseau de fournisseurs selon des principes marchands [Baldwin, Clark, 2000 ; Sanchez, Mahoney, 1996 ; Langlois, 2003 ; Langlois, 2002 ; Sturgeon, 2002]. La deuxième branche souligne que la modularisation des produits les plus complexes s’accommode mal d’une externalisation poussée et nécessite, à tout le moins, une coordination étroite avec des fournisseurs gérés selon des
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LES TRANSFORMATIONS DE LA FIRME : ÉVOLUTIONS RÉCENTES
principes relationnels [Brusoni, Prencipe, 2001 ; Brusoni, Principe et Pavitt, 2002 ; Prencipe, Davies et Hobday, 2003]. L’avènement des firmes virtuelles, d’un LegoLand annoncé comme l’écrit K. Pavitt [2003], est empiriquement et théoriquement contestable. Cet article souhaite s’inscrire dans ce débat en l’éclairant par le cas de l’industrie automobile qui expérimente la modularité depuis désormais une dizaine d’années. Il s’agira d’étudier comment l’industrie automobile s’est emparée de la modularité et de voir comment les arguments avancés lors de la controverse précédente s’incarnent dans ce secteur. Au passage, nous montrerons qu’il convient également d’élargir les problématiques prises en compte et notamment de considérer les stratégies des firmes, constructeurs et surtout équipementiers, ce qui est relativement peu fait dans les deux littératures précédentes focalisées sur des questions cognitives [Frigant, 2005 ; Mouchnino, Sautel, 2007]. Notre étude part de l’hypothèse que l’industrie automobile est fondamentalement une industrie complexe. En ce sens, elle se rattache plutôt à « la seconde littérature » sur la modularité. Les constructeurs sont des intégrateurs systèmes au sens d’A. Prencipe et S. Brusoni comme le montrait M. Sako [2003]. Toutefois, sur les dernières années, on observe que le taux d’intégration verticale de ces entreprises décline singulièrement au fur et à mesure qu’on modularise l’automobile. Désormais, en occident, 75 à 80 % du prix de revient des automobiles sont réalisés par les fournisseurs. Faut-il en conclure que l’automobile est devenue/devient un produit parfaitement modulaire au sens de la « première littérature » ? Doit-on envisager que les comportements stratégiques des firmes négligés par une grande partie de ces travaux conduisent à des prédictions inattendues ? Que les entreprises prennent des risques mal calculés ? Qu’il existe des conditions rendant compatibles externalisation croissante et modularité imparfaite ? Pour examiner ces questions nous procéderons en quatre temps. En premier lieu, nous explicitons la nature irréductiblement non modulaire de l’automobile. Les trois sections suivantes analysent les limites de l’externalisation dans ce contexte en considérant deux risques et en soulevant une question. Nous étudions les risques d’externaliser massivement quand on considère tout d’abord les aspects cognitifs puis les stratégies des acteurs. Ce second volet suggère de s’attarder sur les fournisseurs de modules, et la dernière section cherchera à montrer qu’un des avantages attendus de l’externalisation, à savoir la réduction des coûts de production, est discutable.
L’IRRÉDUCTIBLE IMPURETÉ DE LA MODULARITÉ Même si on refuse tout déterminisme technologique, un questionnement en termes de modularité doit toujours partir de cette dimension car c’est par ses propriétés technologiques que se définit un produit modulaire et que se
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fonde sa différenciation par rapport à toute autre forme de produit. Nous partirons ainsi de la définition désormais classique de K. Ulrich [1995] pour décrire la forme qu’emprunte la modularité dans l’automobile et en montrer sa dimension impure.
La déclinaison de la modularité dans l’automobile Selon K. Ulrich [1995], il est possible de distinguer les produits selon leurs propriétés architecturales qui renvoient à la manière dont s’incarne la fonction d’un produit en composants physiques et les interactions qu’entretiennent entre eux les différents composants constitutifs du produit final. Il oppose les architectures modulaire et intégrale. L’architecture d’un produit est qualifiée de modulaire lorsque : 1) le produit global résulte de l’assemblage de différents sous-ensembles [les modules] qui ont pour propriétés d’être fonctionnellement autonomes et indépendants ; 2) ces sous-ensembles sont reliés les uns aux autres par des interfaces préalablement définies. A contrario, une architecture dont le produit résulte de l’assemblage de sous-ensembles physiquement interdépendants ou plurifonctionnels et/ou dont les interfaces sont découplées sera qualifiée d’intégrale. Si cette définition possède le mérite d’établir ce qu’est, ou non, un produit modulaire, elle souffre d’être dichotomique. On peut penser qu’il existe des degrés dans la modularité et qu’un continuum existe entre ces deux extrêmes. Ces situations que nous qualifierons de modularité imparfaite peuvent se concevoir selon deux optiques1. Horizontalement, on peut envisager qu’un produit comporte des éléments stabilisés et découplés alors que d’autres doivent être re-conçus à chaque génération de produit car structurellement liés aux autres choix technologiques. Verticalement, dans le sens où on peut considérer que les sous-ensembles sont eux-mêmes des sous-architectures pouvant être intégrales ou modulaires2. Ces configurations « imparfaites », selon qu’elles penchent plutôt ou non du côté de la modularité pure, retrouvent à des degrés variables les avantages économiques d’une architecture modulaire qui ont longuement été discutés dans la littérature : raccourcissement des délais de conception, réduction des coûts de RD, diversification du produit, retardement des irréversibilités technologiques… [Garud, Kamaraswany, 1995 ; Ulrich, 1995 ; 1. Une autre manière d’envisager un continuum est de changer de niveau d’analyse. Clark et Baldwin [2000] distinguent la Modularité en Conception, Production et Utilisation selon que l’on se place en amont ou en aval du cycle de production du produit. Un produit est par exemple modulaire sur une étape mais pas sur les autres. 2. La mesure du degré de modularité d’un produit est inscrite sur l’agenda de plusieurs équipes de recherche. L’équipe autour de T. Fujimoto (MMRC, Université de Tokyo) est probablement l’une des plus avancées sur ce point (par exemple, Fujimoto, Ge [2006]).
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Baldwin, Clark, 2000 ; Sanchez, 2000 ; Schilling, 2000]. Le point clé pour notre analyse est que la modularité porte en elle les germes d’un approfondissement de la division du travail car la réalisation d’un produit modulaire s’appréhende comme une série de tâches réalisables séparément et synchroniquement en production (la fabrication de chaque sous-ensemble qu’il s’agit ensuite d’assembler) et en conception grâce à la spécification ex ante des interfaces. La notion d’interface est cruciale dans l’analyse de la modularité puisqu’elles encapsulent toute l’information nécessaire à la conception détaillée des modules. Cette propriété cognitive permet de réduire de manière drastique l’intensité des interactions entre les agents en charge du développement que ce soit selon un critère quantitatif (nombre d’itérations requises) ou qualitatif (mode de coordination utilisée) [Sanchez, Mahoney, 1996]. Autant d’éléments qui militent pour l’adoption d’une architecture produit modulaire et semblent justifier que l’externalisation puisse être le vecteur organisationnel de sa mise en œuvre. Les travaux empiriques soulignent que de nombreuses industries d’assemblage ont adopté à la suite de la pionnière informatique [Baldwin, Clark, 2000 ; Sturgeon, 2002], ce couple modularisation/externalisation comme l’électronique [Langlois, Robertson, 1992] ou la construction de cycle [Galvin, Morkell, 2001] ou tendent à s’en rapprocher comme l’aéronautique [Mouchnino, Sautel, 2007]. L’automobile, produit complexe par excellence, n’échappe pas à cette tentation modulaire [Takeishi, Fujimoto, 2003]. Toutefois, exemple d’une configuration imparfaite, les industriels du secteur déclinent de manière singulière les principes de la modularité. Deux points sont cruciaux. Tout d’abord, les modules sont définis avant tout par leur dimension physique. Face à la contrainte d’intégrité du produit [Clark, Fujimoto, 1991], les industriels ont défini les modules comme des sous-ensembles correspondant à des parties du véhicule (module avant, module arrière, portière…) où finalement très peu de modules sont monofonctionnels (les exceptions notables étant le siège et le moteur et en partie le système d’échappement) mais au contraire plurifonctionnels rompant ainsi avec le principe du mapping one-to-one (à une fonction correspond un sous-ensemble). Les modules ainsi définis s’apparentent plus à des macrocomposants [Volpato, 2004] qu’à des modules au sens pur du terme et ce d’autant plus que les interfaces demeurent découplées. En effet, la plupart de ces macrocomposants sont spécifiques à un véhicule. Leur mode d’intégration au véhicule doit être redéfini de modèle en modèle [Sako, 2003] même s’il existe quelques exceptions comme les moteurs qui peuvent être partagés entre plusieurs modèles. La notion de module dans l’automobile s’avère donc relativement éloignée de la définition pure qu’en donne K. Ulrich. Il reste cependant que la solution pragmatique mise en œuvre par les industriels vise à retrouver certaines propriétés de la modularité. En effet, les notions de production séparée et synchronique des éléments physiques se retrouvent dans cette
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déclinaison singulière. De plus, si on se déplace verticalement de l’architecture globale du produit aux architectures détaillées des modules, on perçoit que certains modules sont conçus par les fournisseurs de manière relativement modulaire. Les équipementiers cherchent à déspécifier la structure sous-jacente aux modules qu’ils livrent (par exemple les armatures métalliques des sièges). Pour ces raisons, il nous semble qu’on ne peut qualifier l’automobile d’architecture intégrale mais qu’il s’agit d’une architecture imparfaite, intermédiaire. D’ailleurs, les industriels, constructeurs et équipementiers, cherchent à élaborer des architectures de plus en plus modulaires. Cette convergence d’objectifs amène à l’hypothèse suivante : ne serions-nous pas dans une phase transitoire ? Dès lors qu’on suppose que les choix technologiques ne sont pas puisés parmi un annuaire des technologies, ne peuton compte tenu des avantages économiques de la modularité considérer que les firmes parviennent à « purifier » l’architecture de l’automobile ?
Un état transitoire ou perpétuellement renouvelé ? Dans sa réflexion séminale sur la modularité, H. Simon [1962] souligne que la décomposition modulaire d’un système complexe est nécessairement contingente à l’avancée des connaissances. Dans cette perspective, on peut envisager que, à terme, les firmes incitées par l’intérêt économique de la modularité engagent des ressources suffisantes permettant d’améliorer le degré de modularité de l’automobile. L’argument fait d’ores et déjà sens si on considère que la définition sectorielle de la modularité dans l’automobile constitue bien la preuve, guère évidente il y a quelques années, qu’il est possible de décomposer physiquement le véhicule en des blocs de macrocomposants. Dans ce cadre, on peut admettre que certaines innovations concernant par exemple l’électronique ou la conception informatisée, devraient permettre d’aller plus loin dans la voie de la modularité. Ainsi, F. Veloso et S. Fixson [2001] montrent comment les systèmes d’airbag sont devenus plus modulaires grâce au progrès de l’électronique et de la miniaturisation sous l’impulsion de producteurs d’airbag dont l’avenir économique dépendait de leur faculté à compacter et fiabiliser cette fonctionnalité afin que les constructeurs l’intègrent à l’ensemble de leurs modèles. S’il ne s’agit pas ici de nier que des progrès puissent être accomplis, il reste qu’au niveau analytique deux séries d’arguments amènent à contester l’hypothèse d’une transition pour y substituer celle d’une irréductibilité. La première série d’arguments se décline en deux temps sur un registre plutôt d’ordre technologique. En premier lieu, la définition des produits subit l’influence des évolutions réglementaires. Les sujets le plus sensibles actuellement concernent les réglementations environnementales et sécuritaires. Le durcissement des contraintes de recyclabilité, de rejets (CO2 notamment), de protection des passagers et des piétons, des normes de production… sont autant d’éléments qui nécessitent d’explorer de nouvelles voies technologiques (matériaux, processus de production et d’assemblage,
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design des pièces…). À chaque génération, les ingénieurs en charge de l’architecture générale (voiture) et détaillée (les modules) se doivent d’introduire des innovations. En deuxième lieu, si l’automobile renvoyait il y a quelques années encore principalement au monde de la mécanique et de l’hydraulique, désormais elle mobilise un vaste champ de technologies renvoyant à des domaines de compétences dissemblables. Le développement de l’électronique mais aussi des vitrages par exemple, conduit à faire de l’automobile un produit technologiquement composite. En statique, cette diversité n’est guère un problème et la modularisation se veut justement une modalité de gestion de cette complexité. Toutefois lorsqu’on se place en dynamique ce sont les limites intrinsèques de cette modalité que l’on perçoit. En effet, ces technologies connaissent des rythmes d’innovations différenciés ce qui contraint les développeurs à reconsidérer en permanence les interactions physiques entre les composants ainsi que les nouvelles offres fonctionnelles qui découlent des progrès sur un domaine ou un autre [Brusoni, Prencipe, 2001]. Dès lors, soit l’architecture est figée et la qualité du produit final se détériore (matériellement parce que des incompatibilités surgissent ou en termes d’opportunités manquées), soit l’architecture (globale et détaillée) est redéfinie en fonction des progrès réalisés. Le deuxième choix étant privilégié, les interfaces sont instables ainsi que les macrocomposants eux-mêmes. La deuxième série d’arguments est plus explicitement organisationnelle car elle renvoie aux comportements stratégiques des firmes en présence. Les études empiriques montrent que loin de constituer un dominant design au sens d’Utterback et Abernathy, la décomposition modulaire est déclinée de manière différente chez les constructeurs automobiles [Gadde, Jellbo, 2002]. Une différence nette est ainsi relevée entre constructeurs occidentaux et japonais ; ces derniers se montrent beaucoup plus prudents dans le développement des modules et dans l’adoption d’une décomposition modulaire de l’automobile [Chanaron, 2001]. On pourrait cependant soutenir que cette diversité résulte justement de la nouveauté du passage à la modularité et que, au terme d’une série d’expérimentations, un modèle s’imposerait. Toutefois, cette interprétation est discutable. M. Sako [2003] et J. Batchelor [2006] montrent que le type de décomposition modulaire adoptée par un constructeur dépend de l’objectif stratégique conféré à la modularité : modulariser la conception, modulariser la production ou modulariser l’utilisation. Mettre l’accent sur l’une ou l’autre forme de modularité conduisant à des choix différenciés dans la décomposition modulaire du véhicule, les modules diffèrent d’un constructeur à l’autre. J. Batchelor [2006] ajoute qu’une partie de ce choix tient à l’histoire passée de la firme. Dans la mesure où les constructeurs automobiles sont durablement des firmes différenciées avec leur propre trajectoire [Boyer, Freyssenet, 2000], il n’existe guère de raisons de penser que ces choix soient tranchés de manière uniforme dans l’industrie et, donc, qu’une seule décomposition modulaire s’affirme. Au
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contraire, l’hypothèse inverse d’une diversité renouvelée semble devoir être privilégiée. Cette argumentation trouve sa limite si on considère que des prescripteurs imposent des modèles de conception. Les fournisseurs de modules pourraient postuler à ce rôle. Toutefois, sur le plan conceptuel ceci fait problème dans la mesure où, par essence, ils ne possèdent que des savoirs sur les architectures détaillées (des modules) et non sur l’architecture générale. Ils sont donc nécessairement dans une situation de dépendance dans la chaîne de conception en dépit de leurs efforts pour proposer des solutions clés en main aux constructeurs. Ces solutions, aussi sophistiquées soientelles, relèvent d’une course à la différenciation entre fournisseurs de modules et ne structurent pas l’offre du produit. Il faudrait pour cela supposer qu’une entente s’établisse sur chaque module entre les différents fournisseurs ce qui pourrait s’envisager sous l’égide d’une instance de normalisation (professionnelle par exemple). Toutefois, trois éléments freinent le développement d’une telle solution : 1) l’organisation différente des chaînes d’approvisionnement des constructeurs dont certains conservent de puissantes filiales équipementières ; 2) la précaution que prennent les constructeurs à organiser une concurrence entre fournisseurs en pratiquant un multi-sourcing d’un modèle à l’autre de leur gamme ; 3) la possibilité de nouveaux entrants car la pyramide des fournisseurs de modules demeure (encore) relativement ouverte. La définition pragmatique de la modularité adoptée par l’industrie automobile est donc probablement amenée à perdurer. Loin d’être une phase transitoire, on doit s’attendre à ce que l’automobile reste un produit imparfaitement modulaire car les dynamiques technologique et organisationnelle poussent vers un renouvellement permanent de la définition des architectures. Cette hypothèse soulève deux problèmes au niveau théorique. D’une part, on ne peut escompter que les interfaces encapsulent toute l’information nécessaire à la coordination interfirme. D’autre part, les caractéristiques de la demande sont instables : le produit demandé (le module) diffère substantiellement d’un constructeur à l’autre et, le plus souvent, d’un modèle à l’autre. La conjugaison de ces deux éléments limite les possibilités d’externaliser. Plus précisément, trois problèmes, s’emboîtant mais que l’on peut distinguer car ils relèvent de logiques distinctes, apparaissent : le risque d’une déperdition de la capacité d’absorption, le risque de comportements opportunistes, le débat sur l’ampleur de la réduction des coûts de production. Ces trois éléments constituent bien des limites à l’externalisation car on considère que, selon une logique d’arbitrage telle qu’elle est développée par exemple par l’économie des coûts de transaction, l’externalisation est une solution efficace dès lors qu’elle ne nuit pas à l’intégrité actuelle et future de la firme, à son pouvoir de marché et qu’elle génère des gains sur les coûts d’approvisionnement. Trois éléments qui font débat en situation de modularité imparfaite.
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LA RÉDUCTION DE LA CAPACITÉ D’ABSORPTION Une grande partie du débat sur la modularité se focalise sur la question des frontières de la firme en termes de connaissances. Le passage à la modularité se traduit par un transfert des lieux où se font la production et l’exploitation de la recherche puisqu’elle doit permettre de déléguer, dans une solution organisationnelle où l’externalisation est choisie, la conception aux fournisseurs des modules (éventuellement en coopération). Dans l’industrie automobile, c’est généralement la voie qui est choisie car les constructeurs se trouvent confrontés à une forte croissance des coûts de RD. Deux mécanismes principaux sont en jeu. D’une part, l’accélération de la vitesse de remplacement des voitures réduit la taille des séries sur lesquelles les constructeurs peuvent amortir les coûts de développement. D’autre part, le volume absolu des dépenses augmente car l’immixtion de nouvelles technologies et le renforcement des contraintes réglementaires augmentent le montant des dépenses engagées pour développer un nouveau modèle. En outre, au niveau contextuel, la contrainte de financiarisation objectivement ou subjectivement subie s’accroît, ce qui incite les firmes à externaliser la conception car, ce faisant, elles transforment en coûts variables ce qui relevait de coûts fixes grevant les ratios financiers [Froud, Sokal, Williams, 2002]. Pour les constructeurs, le couple modularité/externalisation constitue donc une opportunité pour gérer ces contraintes via le transfert des coûts de RD aux fournisseurs de modules. Dès lors, ils peuvent réduire la taille de leurs services de RD et les concentrer sur le développement des architectures (point clé de la concurrence interfirmes) tout en profitant d’innovations permanentes à fort potentiel de valorisation marchande réalisées par des fournisseurs cherchant à se construire des positions de monopole d’innovation. Confier le développement aux fournisseurs devrait permettre d’enclencher quatre mécanismes cumulatifs : 1) La concurrence entre fournisseurs devrait amener ceux-ci à accroître le rythme des innovations. À un premier niveau, il est attendu que la spécialisation des fournisseurs leur permette d’améliorer les fonctionnalités intégrées dans les modules qu’ils réalisent et donc les caractéristiques (au sens de Lancaster) des produits finaux [Sanchez, Mahoney, 1996]. À un second niveau, dans une période d’incertitude concernant la définition technologique des modules, on s’attend à ce que les fournisseurs réalisent un travail de conception sur les architectures détaillées. Les fournisseurs seraient plus compétents pour concevoir des architectures nouvelles pour les modules que les constructeurs car moins soumis aux contraintes organisationnelles passées [Henderson, Clark, 1990] comme semblent le confirmer les études empiriques [Fixson, Veloso, 2001 ; Autobusiness, 2004]. 2) Confier la conception aux fournisseurs de modules permet d’améliorer le design-for-manufacturing. Les modules produits par les fournisseurs gagnent en fiabilité et coûts de réalisation car leur processus de production
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est conçu simultanément à leur développement, point crucial dans une industrie de masse [Clark, Fujimoto, 1991]. 3) Les fournisseurs bénéficient d’économies de substitutions qui proviennent de leur capacité à réutiliser des composants déjà mis au point et testés au cours de développements précédents [Garud, Kamaraswany, 1995]. 4) Les délais de développement devraient se réduire, améliorant la flexibilité d’initiative du constructeur, par la généralisation du développement parallèle et des pratiques d’ingénierie concourante [Clark, Fujimoto, 1991 ; Baldwin, Clark, 2000]. Ces mécanismes sont cumulatifs car au fur et à mesure que les fournisseurs se spécialisent dans la conception/production d’un module précis, ils se déplacent sur la courbe d’apprentissage et renforcent leurs capacités sur ces différents aspects du processus d’innovation. L’externalisation serait donc une solution efficace, statiquement par la réduction des coûts de RD le long de la chaîne d’approvisionnement, dynamiquement grâce aux effets d’apprentissage. Il reste toutefois que cette argumentation tend à négliger la situation des donneurs d’ordres, en l’espèce les constructeurs automobiles. Des effets pervers peuvent émerger à moyen-long terme du choix de réduire les capacités internes de RD. Lorsque les interfaces sont instables, la conception de l’architecture globale du produit requiert de maîtriser les caractéristiques des interactions physiques entre les différents modules constitutifs de l’ensemble [Prencipe, 2003]. Or, en externalisant la conception des modules, les constructeurs perdent nécessairement une partie de leur maîtrise technologique sur ceuxci. Pour deux raisons au moins : d’une part, parce qu’ils réduisent voire suppriment leur capacité de recherche sur ces modules ; d’autre part, parce qu’ils se privent des interactions utilisateurs/producteurs [Lundvall, 1988] pour devenir de simples consommateurs de technologies. Certes, des solutions organisationnelles peuvent être mises en place pour palier les lacunes apparentes comme par exemple des équipes-plateaux coordonnés par un heavy-manager [Clark, Fujimoto, 1991]. Toutefois, si ces équipes assurent une étroite collaboration interfirmes (constructeurs, fournisseurs), les constructeurs ne peuvent que très partiellement espérer capturer la connaissance sur les caractéristiques détaillées des modules et encore moins sur leur processus de production. Ces arguments avancés dans la littérature sur les Complex Product Systems [Prencipe, Davies, Hobday, 2003] s’incarnent bien dans l’automobile où les constructeurs ont perdu la faculté de développer de manière autonome certaines fonctions comme les systèmes dynamiques de freinage [Autobussiness, 2004]. Pour D. Morris et T. Donnely [2006], si les constructeurs conservent une assez bonne connaissance fonctionnelle des modules (connaissance sur les fonctions, les applications et les usages), ils n’ont qu’une connaissance approximative des processus de
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production et de conception d’un grand nombre de modules qualifiés de « Grey box modules » (p. 270). Analytiquement, la délégation complète de la RD sur les modules se traduit par une réduction de la capacité d’absorption des constructeurs [Cohen, Levinthal, 1990] : les firmes perdent de leur faculté à faire évoluer leur produit et à innover. A. Prencipe [2003] précise ce point en montrant que l’externalisation de la RD peut freiner l’introduction de nouvelles architectures. En effet, si l’architecte du produit global ne maîtrise plus les caractéristiques des interactions entre les modules, et ne comprend plus les opportunités technologiques et fonctionnelles offertes par les innovations portant sur les modules, alors il se trouve dans l’incapacité de concevoir des architectures radicalement nouvelles. Le produit semble figer. L’externalisation réduit la faculté d’innover radicalement, fragilisant la position concurrentielle d’un constructeur désintégré par rapport à ses concurrents intégrés. À plus court terme, H. Chesbrough et K. Kusunoki [2001] soulignaient que le donneur d’ordres encourt le risque de tomber dans une trappe à la modularité comprise comme la non-exploitation de toutes les opportunités technologiques découlant de la fragmentation des connaissances entre les différents acteurs de la chaîne de valeur. En effet, chaque type de firme dans une industrie modularisée et fonctionnant sur la mobilisation de compétences complémentaires externalisées ne possède qu’une vision fragmentaire de l’ensemble. Lorsqu’on étudie plus finement le processus d’innovation, cette fragmentation des connaissances pose également un problème qualitatif. A. Takeishi [2002] montre que la qualité des développements des fournisseurs est fortement dépendante du degré de maîtrise technologique des constructeurs, notamment des connaissances architecturales. Son étude confirme que les constructeurs qui ont réduit substantiellement le registre de leurs compétences connexes (non foncières), possèdent des taux de réussite en matière d’innovation moindre que les constructeurs qui entretiennent des formes d’apprentissage importantes sur les architectures détaillées des modules. De facto, son étude montre que les constructeurs doivent préserver en interne un registre étendu de compétences rejoignant en cela les conclusions de Brusoni et Prencipe [2001] sur les industries chimiques et les moteurs d’avions. Toutefois, une telle solution revient à une reconsidération du choix organisationnel puisqu’elle correspond à un renoncement de l’externalisation de la conception détaillée pour profiter des avantages énoncés ci-dessus chez les fournisseurs, et/ou à une duplication en interne des recherches en maintenant des services de RD réalisant « plus que ce que les firmes font » pour paraphraser le titre de l’article de Brusoni, Prencipe et Pavitt [2001]. Si ce choix organisationnel devrait permettre de réduire en partie les pertes de capacité d’absorption (partiellement que l’on songe aux interactions utilisateurs/producteur), il a également pour objet de pallier, également partiellement, les risques de comportements opportunistes émanant des fournisseurs.
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LES RISQUES RÉSULTANT DES COMPORTEMENTS STRATÉGIQUES DES FOURNISSEURS
L’argumentation précédente s’est essentiellement tenue sur un registre cognitif, cependant, il est possible d’en étendre le champ en considérant les comportements stratégiques des firmes en présence. Dans la littérature sur la modularité, il est implicitement supposé que les donneurs d’ordres peuvent se « virtualiser » car les fournisseurs demeurent dans une position de dominé. Chez R. Langlois [2003], la « vanishing hand » renvoie fondamentalement à une logique marchande où les fournisseurs sont mis en concurrence et substitués les uns aux autres au gré des appels d’offre selon leur capacité à être le mieux disant. Ce fonctionnement que l’on peut formaliser en termes de gestion des relations verticales par l’exit [Frigant, 2005] est cependant contestable y compris dans les industries les plus modulaires. Intel et Microsoft, fournisseurs des modules microprocesseur et logiciel système, montrent que la dynamique endogène à l’industrie peut conduire à une inversion du pouvoir de marché. Dans l’automobile, la configuration diffère, bien qu’y apparaissent des enjeux équivalents.
L’évaluation des offres La perte de compétences sur les architectures détaillées pose la question de l’évaluation des offres des fournisseurs de modules. Comment espérer évaluer la pertinence d’une offre dès lors que le constructeur ne connaît qu’imparfaitement le processus de conception et de production ; comment évaluer les « grey box modules » ? Le constructeur perd sa capacité à estimer la pertinence technologique des choix effectués (et des solutions alternatives) et leur valeur marchande. Les fournisseurs peuvent adopter un comportement opportuniste en proposant des modules sur-spécifiés et/ou à de coûts non justifiés. Ce risque de la sur-perfomance a été mis en évidence à de nombreuses reprises dans les industries de défense où les capacités d’expertise des maîtres d’ouvrage sont singulièrement en deçà des capacités d’innovation et de justification de l’innovation des producteurs [Moura, 2007]. Il n’existe guère de raison pour supposer que les constructeurs puissent durablement y échapper en dépit des programmes d’audit et d’expertise (techniques et financiers) que pourtant ils engagent afin de s’en prémunir. Parallèlement, les constructeurs sont confrontés à des problèmes de secret et de diffusion des technologies. Le premier risque est de voir un fournisseur de modules diffuser des informations sur les modèles en développement d’un constructeur à l’autre. Pour éviter cela, des clauses contractuelles peuvent être instaurées de sorte que le constructeur dispose du droit de propriété sur le module. Cette procédure qualifiée de Design-entrusted est une des formes contractuelles utilisées à côté du traditionnel Design-supply où le constructeur fait réaliser d’après ses plans le composant demandé, et
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du Design-approved où la totalité de la conception est déléguée ainsi que les droits de propriétés [Asanuma, 1989 ; Clark, Fujimoto, 1991]. Toutefois, une telle solution du fait de l’incomplétude des contrats ne peut suffire à lever tous les problèmes et, en outre, T. Fujimoto et D. Ge [2006] montrent que les procédures de design-approved semblent dominantes pour les macrocomposants les plus complexes et les plus modulaires alors même que les enjeux y sont les plus élevés. Plus concrètement, les constructeurs exigent que les personnels en charge du développement chez les fournisseurs leur soient dédiés. Si on saisit bien l’argument en termes de secret, il reste qu’on peut s’interroger sur l’efficacité en termes de coûts de ce type de solution. Quelle sera l’ampleur des économies sur les coûts de développement si le fournisseur ne peut profiter d’économies d’échelle en conception en faisant travailler ses salariés sur plusieurs projets ? Quelle sera l’ampleur des mécanismes d’apprentissage si les développeurs sont dédiés à un type de projet ? Enfin, quel impact sur les coûts de gouvernance internes pour un fournisseur multipliant les équipes dédiées ? Pour limiter l’impact financier de ces équipes dédiées, les fournisseurs dualisent leurs processus de RD. La tendance actuelle est d’organiser la RD en deux strates. Un premier niveau concerne les modalités d’intégration des modules dans l’architecture globale et la définition des spécifications détaillées des modules réalisés en étroite collaboration avec les constructeurs par des équipes dédiées. La deuxième strate concerne la conception générale des modules et des composants constitutifs desdits modules (au niveau caché pour reprendre la terminologie de Baldwin et Clark [2000]) ; activité concentrée dans de grands centres de recherche souvent spécialisés par type de modules où les équipes réalisent une recherche transversale à plusieurs constructeurs. L’enjeu est de générer des économies d’échelle, de variété et de substitution dans ces centres spécialisés. Toutefois, cette solution organisationnelle soulève un nouveau problème qui renvoie à la tarification des coûts de RD. En effet, lorsqu’il établit son prix de vente, le fournisseur reporte sur le constructeur une fraction ou la totalité (selon le schéma contractuel adopté) des dépenses de RD engagées pour développer le module. Le risque moral existe que l’équipementier facture plusieurs fois les mêmes phases de développement ou types de recherche amont à plusieurs constructeurs. Si ceci permet au fournisseur de restaurer ses marges, il augmente, contrairement à l’objectif initial, le montant des coûts globaux de RD le long de la chaîne (toutes choses égales par ailleurs). Une solution consiste en l’introduction d’une clause d’exclusivité qui interdit (avec un délai de carence) à un fournisseur de proposer une innovation réalisée pour un constructeur à un autre. Cette solution n’est évidemment que partielle. Parce qu’elle n’empêche pas le fournisseur de faire financer des recherches transversales. Et, si ce n’est pas le cas, elle contredit l’objectif initial de l’externalisation qui était de réduire le montant global des coûts de RD le long de la chaîne de valeur car l’équipementier ne peut plus amortir ses coûts auprès de différents constructeurs.
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Stratégies d’entrée Dans une industrie modulaire, un fournisseur de module peut théoriquement relativement aisément changer de statut et venir concurrencer ses donneurs d’ordres car la stabilisation de l’architecture du produit réduit drastiquement le montant des barrières à l’entrée. S’établir en tant qu’architecte du produit découle essentiellement de la capacité à puiser dans un catalogue de fournisseurs offrant les modules complémentaires. Cette propriété rend a priori plus contestables les marchés même si on peut souligner que des avantages immatériels (image de marque, connaissance des consommateurs, connaissance de la qualité des fournisseurs…) diminuent le degré de contestabilité du marché. Dans les industries imparfaitement modulaires, ce risque de concurrence horizontale [Mouchnino, Sautel, 2007] est bien plus faible. En ce sens, l’externalisation s’avère une stratégie moins risquée. Ainsi dans l’industrie automobile, et bien que les fournisseurs de modules soient devenus depuis une dizaine d’années des firmes de taille considérable parfois comparables aux petits constructeurs, peu d’acteurs peuvent prétendre entrer sur le marché de la construction automobile. De facto, seul le Canadien Magna dispose des compétences architecturales nécessaires pour prétendre concurrencer les constructeurs automobiles. C’est d’ailleurs ce qu’il a envisagé de faire au printemps 2007 en se positionnant sur le rachat de Chrysler mis en vente par Daimler. Toutefois, on perçoit que c’est justement par le biais du rachat d’un constructeur établi, réputé, qu’il entendait pénétrer le marché. En outre, on peut envisager que si cette opération s’était réalisée, les constructeurs auraient adopté des mesures de rétorsion et réduit leurs commandes au fournisseur canadien. Il n’est guère évident que les gains de la stratégie d’entrée en tant que constructeur fussent supérieurs aux pertes encourues en tant qu’équipementier. Si le risque horizontal est relativement faible, un autre risque est que les fournisseurs de modules favorisent une firme déjà présente sur le marché. H. Chesbrough et D. Teece [1996] rappellent l’exemple d’Intel favorisant le développement de Compact afin de réduire le pouvoir de marché d’IBM. Dans l’automobile, ce comportement est évoqué dans le cas des constructeurs automobiles des pays émergents (Chine et Inde). En effet, si le degré de modularité est moindre dans l’automobile, il est néanmoins possible par reverse engineering de saisir les règles de l’architecture globale d’un véhicule donné. Dès lors, en confiant la réalisation des modules aux fournisseurs internationaux qui fabriquent ceux du modèle original, il est relativement aisé de parvenir aux standards internationaux de qualité sur les équipements. Certes, des écarts peuvent subsister sur les fabrications internalisées, notamment sur l’assemblage final, mais si la firme bénéficie d’un avantage absolu en termes de coûts, elle peut se positionner sur la niche des véhicules à bas coût. Les fournisseurs de modules ont tout intérêt à s’engager dans cette démarche pour deux raisons. Car ils amortissent leurs coûts de
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développement sur de nouvelles séries ; car ils augmentent l’échelle de production des établissements qu’ils ont localisé dans les pays émergents sous la pression des constructeurs traditionnels au nom de la règle du suivi à l’international (follow sourcing).
L’EXTERNALISATION PERMET-ELLE VÉRITABLEMENT DE RÉDUIRE LES COÛTS DE PRODUCTION ? De manière quelque peu triviale, la première baisse des coûts de production concerne le coût du travail. Les différentiels des coûts salariaux sont favorables aux fournisseurs, à pays donné, traduisant le poids historique des syndicats ainsi qu’une ancienneté moyenne des salariés supérieure chez les constructeurs [ILO, 2005]. Les tâches étant plus intenses en travail dans les phases amont, transférer des charges de production vers les fournisseurs entraîne une réduction de la masse salariale globale dépensée le long de la chaîne de valeur. Toutefois, cet argument n’est pas nouveau et comment expliquer que le passage à la modularité accroisse sensiblement ce motif d’économies de coût ? O. Williamson [1985] avance que le différentiel de coûts de production est généralement favorable à l’externalisation car les fournisseurs agrègent les demandes individuelles et, donc, accroissent les échelles de production. Cet argument est repris par la littérature sur la modularité auquel s’ajoute plus explicitement une argumentation en termes d’économies de variété dans la mesure où les modules sont conceptuellement des macrocomposants. La co-réalisation par une même entreprise des composants X et Y devrait être inférieure à la production séparée de X et Y car l’entreprise peut optimiser les processus de conception et de production des deux éléments. Si les arguments sont classiques, sont-ils indiscutables dans le cas d’une production imparfaitement modulaire ? On peut tout d’abord s’interroger sur l’ampleur des économies d’échelle. En effet, la déclinaison de la modularité dans l’automobile s’est traduite par une idiosyncrasie des modules. Chaque module majeur est associé à un modèle particulier de véhicule. Certes, ceci est inexact pour les moteurs mais leur production n’a pas été externalisée et demeure (pour l’instant) parmi les activités que les constructeurs estiment foncières (on peut noter que dans l’aéronautique, ce n’est pas le cas et que d’ores et déjà, les constructeurs se vendent mutuellement certains types de moteurs). À cette exception près donc, les modules sont conçus et produits pour un modèle spécifique ce qui réduit d’autant les opportunités d’économies d’échelle. Le problème est renforcé par le fait que la chaîne de valeur fonctionne selon des principes de flux synchrones : les modules qui sont volumineux et fragiles sont livrés en temps réel sur les chaînes d’assemblage des constructeurs et selon un cadençage très précis. Cette contrainte logistique a trouvé sa réso-
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lution dans l’instauration de parcs fournisseurs : les fournisseurs installent des ateliers d’assemblage terminal des modules à proximité immédiate des usines des constructeurs [Larsson, 2002]. Une telle solution pose néanmoins deux problèmes : d’une part, elle conduit à dupliquer les capacités de production en de multiples sites de petite taille, d’autre part, elle pose un problème de spécificité de site accroissant les risques – bilatéraux – d’opportunisme [Frigant, Lung, 2002]. Les coûts de production et les coûts de transaction se trouvent accrus par ce schéma spatio-organisationnel. Pour lutter contre ces problèmes, les fournisseurs cherchent à construire des plateformes modulaires partagées qu’on dénommera méso-composants pour les distinguer des modules finals qui sont des macrocomposants [Frigant, Layan, 2009]. Ces méso-composants doivent permettre de restaurer les économies d’échelle car ils sont susceptibles d’être partagés entre plusieurs constructeurs (dans l’essentiel des cas entre différents modèles d’un même constructeur). C’est également par ce biais que doivent être générées des économies de variété que ce soit en production ou en conception. L’enjeu est de concevoir des plateformes qui réutilisent un maximum de composants déjà développés (économies de substitution) et intègrent des composants produits en masse dans des usines spécialisées. Selon cette logique, on s’attend à ce qu’effectivement les économies de variétés soient importantes. Il faut cependant considérer l’aspect organisationnel et considérer la manière dont les fournisseurs se structurent organisationnellement. Les fournisseurs automobiles sont des firmes qui préexistent au passage à la modularité, contrairement par exemple à l’informatique où la modularité est antérieure à la création des fournisseurs : ceux-ci sont l’expression d’opportunités marchandes saisies [Baldwin, Clark, 2000]. Dans l’automobile, il faut prendre en compte la trajectoire d’une industrie qui est déjà structurée au moment où s’effectue le passage à la modularité. Ce sont des firmes déjà en place qui glissent vers la modularité. Le plus souvent de grandes organisations fortement internationalisées et structurées selon des divisions fonctionnelles qui n’avaient pas été pensées en termes de modules mais d’offres composants. Les analyses empiriques montrent combien il est difficile de transformer l’organisation et de mettre en place une nouvelle matrice organisationnelle qui soit orientée vers une approche module du marché tout en continuant à fabriquer des composants (pour les constructeurs non modulaires et pour le marché de la pièce de rechange) et, qui plus est, des modules dont les architectures diffèrent selon les constructeurs [Fourcade, Midler, 2004 ; Fourcade, Midler, 2005 ; Belzowski et alii, 2006]. De facto, l’incertitude, les coûts de gouvernance et les coûts de réorganisation/restructuration sont élevés, ce qui limitent les économies de coûts attendues. Nous pourrions supposer qu’il s’agit d’une phase transitoire au terme de laquelle les fournisseurs disposeront d’une structure organisationnelle efficace pour répondre à la demande exprimée. Toutefois, ceci heurte de front l’hypothèse que nous avancions plus haut : les designs des modules sont
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durablement amenés à être redéfinis (section 1). L’instabilité des architectures détaillées des modules implique que le processus de réorganisation interne chez les équipementiers sera durable, sinon permanent. Il l’est au niveau strictement organisationnel, il l’est également au niveau de l’appareil productif. Un avantage de l’externalisation dans les industries informatique et électronique est d’accroître la division internationale du processus productif (DIPP). Les propriétés cognitives de la modularité, l’augmentation de la taille des marchés des composants et la faiblesse des coûts logistiques ont permis aux fournisseurs de modules de fragmenter leur processus de production et d’implanter des établissements de production exploitant les avantages absolus de localisation [Berger, 2006 ; Ernst, 2002]. Toutefois, dans l’automobile, les contraintes logistiques et cognitives rendent l’exploitation de cette fragmentation délicate [Frigant, 2007] d’autant plus que l’instabilité des caractéristiques des modules empêche l’établissement d’un schéma spatio-organisationnel stable et efficace. Les fournisseurs automobiles cherchent à construire un maillage mondial de sites de production et de RD qui répond de manière la plus efficace possible aux contraintes centrifuges et centripètes qui s’exercent avec leurs clients d’une part, et permet d’exploiter les avantages de localisation d’autre part [Frigant, Layan, 2009]. La poursuite de cet objectif se traduit par une multiplication des opérations de restructurations industrielles : fermeture/cession, ouverture/rachat de sites ; spécialisation, transfert de production. Autant d’opérations qui grèvent le montant global des coûts de production, du moins à court terme, en espérant qu’à moyen terme, des économies soient générées. Or, la réalisation de cette dernière hypothèse suppose (simultanément) : 1) que les spécialisations des sites décidées aujourd’hui correspondront bien aux futurs modules vendus ; 2) que les lieux de production des constructeurs automobiles seront euxmêmes stables ; 3) que le portefeuille client restera identique ; 4) que de nouveaux entrants ne viendront pas déstabiliser la structure industrielle. Quatre conditions nécessaires à la construction d’un schéma spatioorganisationnel optimal qui semblent très délicates à vérifier dans le temps.
CONCLUSION Les constructeurs automobiles – comme d’autres industries d’assemblage (que l’on pense aux avionneurs) – ont singulièrement accru leur degré d’externalisation ces dernières années. Ces stratégies de recentrage souvent légitimées par des notions de flexibilité (réactive et d’initiative), d’amélioration de la qualité, de réduction des coûts globaux de conception et de
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production… semblent puiser une partie de leur fondement dans le développement de la modularité. Malgré la difficulté de transférer cette notion à un produit aussi complexe, constructeurs et fournisseurs convergent en stratégie pour modulariser l’automobile. L’enjeu de cet article était de porter un regard critique sur la stratégie d’externalisation adoptée par la plupart des constructeurs, en particulier en Europe et en Amérique du Nord. Alors que la littérature sur la modularité souligne le potentiel économique du couple architecture modulaire/externalisation, les secteurs considérés dans les analyses empiriques relèvent essentiellement d’une modularité pure telle qu’avait pu la définir K. Ulrich. Or, l’automobile s’inscrit durablement dans le cadre d’une modularité impure. Dans ce contexte, ce travail de synthèse sur la littérature empirique du fonctionnement des relations interfirmes dans l’automobile montre que des limites cognitives et stratégiques mettent en danger l’intégrité future des constructeurs qui s’engagent dans un modèle organisationnel fondé sur une externalisation massive et un recentrage exacerbé de leur frontière. Et ce, alors qu’on peut s’interroger sur l’ampleur d’une baisse des coûts globaux de production le long de la chaîne. Dans notre lecture de l’externalisation, ce que nous entendons souligner c’est que des tensions et contradictions internes existent. Or, certains problèmes identifiés ne produiront leurs effets qu’à moyen-long terme. Par exemple, la discussion sur la réalité ou l’ampleur de la baisse des coûts de production est partiellement occultée par le comportement même des fournisseurs qui ont réduit, pour la plupart d’entre eux, drastiquement leur marge. Si à court terme cette stratégie est possible, elle s’est traduite par un déclin significatif de la rentabilité moyenne de ces firmes et plusieurs grands noms du secteur connaissent d’importantes difficultés financières [Frigant, 2008]. Comment penser que ce comportement de réduction des marges soit viable ? Comment espérer que les fournisseurs puissent maintenir un niveau élevé de dépenses de RD et s’inscrire dans la logique modulaire qui réclame des investissements matériels et immatériels croissants ? Certes, les constructeurs peuvent percevoir une partie des problèmes évoqués mais leur degré de perception diffère singulièrement. Ainsi, T. Fujimoto [1999] et A. Takeishi et T. Fujimoto [2003] montrent qu’un constructeur comme Toyota s’appuie sur un modèle de croissance où le passage à la modularité se fait très progressivement tant sur les plans technologiques qu’organisationnels. Le constructeur prend soin de maîtriser en interne l’essentiel des connaissances sur l’architecture globale et les architectures détaillées des modules. L’externalisation se comprend bien souvent au sens de déléguer une partie de la conception à ses propres filiales équipementières qui constituent encore aujourd’hui ses principaux fournisseurs. De fait, Toyota illustre une stratégie de quasi-intégration verticale qui a fait ses preuves dans le passé et peut s’avérer redoutable à l’avenir si les limites
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développées dans ces pages se révèlent pertinentes et si elles ne sont pas suffisamment intégrées dans les stratégies des constructeurs occidentaux.
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Externalisation et coordination stratégique des relations de sous-traitance : le cas d’Airbus
Frédéric Mazaud et Marie Lagasse
Avec l’autorisation d’Airbus qui n’entend ni approuver ni désapprouver les opinions émises dans cet article, ces opinions devant être considérées comme propres à leurs auteurs.
INTRODUCTION Depuis la fin des années 1990, les grandes firmes opèrent, sous l’influence de la financiarisation, de la mondialisation et des mutations technologiques1 un triple mouvement stratégique caractérisé par trois phénomènes interconnectés : le « refocusing » (recentrage) sur leur cœur de métier, l’« outsourcing » (externalisation) et l’« offshoring » (délocalisation). Ce mouvement s’inscrit dans le cadre de l’entreprise étendue puisqu’il impacte à la fois la firme et son réseau de sous-traitance. Il en résulte une complexification des stratégies industrielles puisqu’il s’agit désormais d’opérer des choix à la fois technologiques (quelle connaissance, quelle technologie développer ?), productifs et organisationnels (comment organiser et coordonner son réseau de sous-traitance ?). Dans un contexte de concurrence exacerbée et mondialisée, Airbus est aujourd’hui au carrefour de ces enjeux stratégiques majeurs comme en témoigne le plan Power 8. Or, comment caractériser le mouvement actuel d’externalisation chez Airbus et son impact sur les relations et la structuration des fournisseurs de premier rang ? Airbus doit s’adapter à la fois à des contraintes externes (notamment à l’environnement concurrentiel) et internes (restructuration industrielle). 1. Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication compris.
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Elles sont déterminées par la nature même du marché aéronautique, et par son intégration accrue au groupe EADS2. Elles rejaillissent indirectement sur l’ensemble des sous-traitants du secteur, forcés de s’adapter aux mutations organisationnelles impulsées par l’avionneur. Dans cette perspective, nous soulignerons l’influence de la stratégie d’externalisation d’Airbus sur la réorganisation et la coordination des relations de sous-traitance. Pour cela, nous envisagerons préalablement, ce que sont le recentrage/externalisation d’un point de vue théorique, puis nous analyserons l’organisation d’Airbus et les motivations du plan Power 8. Dans un troisième temps nous mettrons en évidence ses effets sur les transformations des modes de coordination entre Airbus et ses sous-traitants.
RECENTRAGE ET EXTERNALISATION : DEUX MOUVEMENTS EN PLEIN ESSOR
Au-delà de la possession des outils de production, Airbus souhaite contrôler ses processus organisationnels clés et ses relations de soustraitance afin d’être plus efficace. Aussi le recentrage sur le cœur de compétence et l’externalisation deviennent-ils deux problématiques grandissantes.
Le recentrage : définitions et motivations Le recentrage est « une focalisation de l’entreprise sur son (ses) métier(s) de base » [Boyer, 1997, p. 2809]. Ce phénomène est souvent décrit comme le mouvement stratégique majeur des années 1980-1990. Les firmes opèrent un recentrage à deux niveaux distincts. D’une part, un recentrage sur leur métier, c’est-à-dire une focalisation sur quelques maillons de la chaîne des valeurs en termes de conception, fabrication, commercialisation et distribution. D’autre part, un recentrage sur leur mission, c’est-à-dire une focalisation sur les activités jugées indispensables à la satisfaction des besoins et attentes des clients. Selon Bastch [2002, p. 11], le recentrage n’est pas qu’un simple « resserrement de l’éventail d’activités » puisqu’il « ressort d’avantage d’une recherche de cohérence que d’une stricte spécialisation ». C’est pourquoi, durant la période 1986-1992, « en France, le phénomène de recentrage se traduit globalement par un phénomène de rééquilibrage de l’importance relative des différentes activités exercées plutôt que par une spécialisation dans une activité » [Perdreau, 1998, p. 154].
2. L’acronyme EADS signifie European Aeronautic Defence and Space Company.
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Aujourd’hui, les raisons du recentrage dépassent effectivement la volonté de spécialisation, de concentration ou de mutation des activités [Paulré, 2000] et sont de trois ordres : – de nature organisationnelle : externalisation des activités les moins rentables ; – de nature productive : focalisation sur le cœur de métier constituant les compétences clés des firmes (leurs savoir-faire fondamentaux), considérées comme des connaissances [Colletis, Levet, 1997] ; – de nature financière : souci permanent de valorisation des intérêts actionnariaux et recherche de rentabilité. Le recentrage (tout comme l’externalisation) est avant tout motivé par cette dernière raison, à savoir des considérations financières. Batsch [2002] insiste sur la dimension financière du recentrage dont il analyse les contraintes : « sélection des investissements dans un univers concurrentiel mondialisé, rentabilisation du capital employé, captation de la rente pour des investisseurs exigeants, respect des prérogatives des gérants de portefeuille dans la tâche de diversification des risques » [Batsch, 2002, p. 2]. L’externalisation apparaît comme un phénomène simultané au recentrage sur les métiers/activités, fonctions et compétences ou sous-ensembles stratégiques et non stratégiques. La primauté donnée aujourd’hui à la compétence caractérise de nouvelles formes d’externalisation [Leiblein, Reuer et Dalsace, 2002].
Analyse et formes de l’externalisation L’externalisation « résulte de la décision d’acheter à l’extérieur des produits ou des services qui étaient préalablement réalisés en interne » [Johnson et al., 2005, p. 512]. Les activités traditionnellement externalisées étaient les activités à faible valeur ajoutée. Le mouvement atteint désormais des activités clés comme les achats, la production, la R&D, etc. Un changement qualitatif s’opère donc et constitue un enjeu. Il en est de même chez Airbus compte tenu des objectifs ambitieux mais nécessaires auxquels l’avionneur est contraint. Les mutations des rapports entre l’entreprise Airbus et ses fournisseurs dues au mouvement croissant de l’externalisation (« outsourcing ») sont en pleine expansion et formalisées par le plan Power 8. Parmi les formes de l’externalisation, on peut recenser tout d’abord, l’externalisation d’efficience fondée sur la recherche d’une plus grande efficience économique avec des économies d’échelle et des économies de « gamme ». Par conséquent la décision peut être revue à tout moment, si l’équation coûts/bénéfices évolue. Il peut s’agir soit de ré-internaliser l’activité, soit de faire appel à tout instant à un nouveau partenaire. Néanmoins, « il n’y a jamais de véritable retour en arrière possible […]. La réduction
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d’activités ne consiste pas à revenir sur le métier de base car celui-ci a évolué » [Paulré, 2000, p. 42]. Une deuxième forme d’externalisation est l’externalisation de recentrage qui est la focalisation de l’ensemble des ressources de l’entreprise sur un petit nombre de « savoir-faire clés ». À la différence de l’externalisation d’efficience, elle permet d’optimiser l’allocation des ressources en termes de capitaux et d’attention managériale. Enfin, l’externalisation d’apprentissage (troisième forme) consiste à acquérir de nouvelles compétences (apprendre à apprendre). L’idée est de travailler avec des fournisseurs afin de multiplier les sources d’apprentissage. Les entreprises savent depuis longtemps qu’elles peuvent et doivent apprendre de leurs clients et/ou des fournisseurs en particulier dans les domaines innovants. Cette troisième forme déplace la problématique traditionnelle de l’externalisation. Le « quoi externaliser ? », question clé dans la logique du recentrage des activités, fait place ici au « pourquoi et comment externaliser ». Il ne s’agit plus tant de savoir s’il faut ou non externaliser que de se poser la question de la manière dont l’externalisation doit s’effectuer. Quel est le degré d’externalisation « optimal » pour une activité donnée ? Baudry [2003] considère que durant les années 1980 et 1990, les grandes firmes ont choisi de se désintégrer verticalement, en optant pour une stratégie d’externalisation structurelle et redéfinissant au mieux leur cœur de compétence. L’auteur met en évidence trois principaux facteurs correspondant aux avantages de l’externalisation et de la désintégration verticale. L’externalisation permet un transfert des risques de surcoût du client au fournisseur, une diminution des coûts (économies d’échelle et économies salariales) et enfin l’obtention d’avantages liés à la division verticale du travail interfirmes et à la spécialisation des fournisseurs. Des limites existent néanmoins. Les risques entourant l’acte d’externaliser sont principalement liés à l’incertitude de la transaction et à l’incomplétude des contrats. En effet, « l’unité externalisée peut, à terme, pour assurer sa sécurité, son indépendance, sa rentabilité, décider de ne plus considérer son organisation d’origine comme un client privilégié auquel, par exemple, sont dues des prestations spécifiques. Plus, elle peut fournir des prestations à des concurrents directs ou même devenir un concurrent » [Brousseau, 1997, p. 10]. Un autre risque résultant de l’externalisation concerne les bénéfices absorbés en partie par les unités externalisées, qu’ils soient financiers ou intangibles tels que les compétences. L’un des derniers risques de l’externalisation est la perte de protection et la valorisation des investissements spécifiques. Ce dernier danger semble peu probable car « malgré l’externalisation croissante des composants, comme le montre l’étude de Prencipe, les avionneurs maintiennent une
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large gamme de capacités technologiques en interne et l’étendue de ces capacités augmente au cours du temps » [Dosi, Hobday, Marengo et Prencipe, 2005, p. 100]. Finalement, les avantages et inconvénients de ce phénomène peuvent être résumés par la théorie des coûts de transaction, pour qui l’externalisation n’est pas par essence une « bonne » ou une « mauvaise » pratique managériale. Le risque de « misfit » (non-alignement) existe des deux côtés ; soit l’entreprise décide d’externaliser alors que les conditions étaient plutôt réunies pour réaliser l’activité en interne, soit elle conserve l’activité en interne, alors que le recours au marché via l’externalisation semblait plus indiqué. Dès lors, avoir une stratégie trop prudente vis-à-vis de l’externalisation n’a pas d’impact sur la performance de l’entreprise. En revanche, avoir un recours à l’externalisation dans des cas où le maintien de l’activité au sein de l’entreprise est théoriquement indiqué pénalise la performance technologique de façon significative.
LE PLAN POWER 8, UN EXEMPLE CONCRET DES DEUX PHÉNOMÈNES CONCOMITANTS : RECENTRAGE ET EXTERNALISATION Le recentrage et l’externalisation dans le secteur aéronautique sont au cœur des stratégies actuelles. Airbus s’est, lui-même, doté d’un projet (Power 8) dans lequel la restructuration de son organisation industrielle et productive constitue un élément crucial. C’est pourquoi, en partant de la présentation de son organisation, nous verrons les raisons qui ont mené l’avionneur au plan Power 8. Dans un second temps, nous en analyserons le contenu.
L’évolution organisationnelle d’Airbus et les motivations du plan Power 8 Au milieu des années 1990, Airbus s’est recentré sur son métier d’avionneur, la conception générale, le cockpit, l’avionique, les mâts réacteur, l’assemblage final, la certification, etc., en externalisant l’ensemble des activités jugées peu stratégiques. Afin de faire face au manque de cohérence et d’efficacité de sa politique de sous-traitance, Airbus choisit de rationaliser ses achats, l’objectif étant une forte diminution de ses sous-traitants directs. Ce mouvement concourut à la mise en place d’une architecture industrielle pyramidale, avec le développement d’une « sous-traitance globale » consistant à confier aux fournisseurs de premier rang le financement, le développement, la réalisation et la responsabilité de sous-ensembles complets, à charge pour eux d’organiser leur propre sous-traitance. Dès 1995, des démarches transversales de progrès : CAP (Croissance et Adaptation par les Processus) et CAP 2001 furent mises en œuvre, avec
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pour objectif une réduction des coûts d’approvisionnement. Elles se sont poursuivies par la suite avec le programme Route 06. Cette rationalisation accompagne d’autres motifs expliquant l’émergence du plan Power 8. Tout d’abord, des raisons économiques expliquent ce plan telles que l’internationalisation des échanges, l’interdépendance des stratégies, l’intensification de la concurrence, la complexification des technologies employées, le taux de croissance économique (qui peut freiner la captation des clients à un nouvel avion), ou encore le taux de change Euro Dollar (défavorable à la compétitivité d’Airbus). Ensuite, des raisons financières apparaissent. Historiquement, l’externalisation était liée à l’évolution du produit avion et aux mutations technologiques. Ce phénomène, aujourd’hui d’origine financière, s’accompagne d’une meilleure compréhension du « core business » de l’entreprise. Les marchés externes de capitaux occupent une place prépondérante. « La baisse du coût des transactions sur les marchés financiers a facilité le recours des entreprises aux marchés et a libéré les transactions des investisseurs. » [Batsch, 2002, p. 15]. Par ailleurs, le degré de cohérence des entreprises est associé à un meilleur niveau de performance boursière. Le lien entre finance et industrie est envisagé par plusieurs auteurs dont Chesnais [2004]. Ce dernier considère qu’un des traits les plus originaux de la « contre-révolution sociale contemporaine » pourrait être la façon dont la finance aurait réussi à loger « l’extériorité à la production » au cœur même des groupes industriels. Toutefois d’autres auteurs [Colletis et al., 2007, p. 46] estiment que « le processus de financiarisation des firmes émane des marchés financiers et des firmes elles-mêmes ». Des raisons d’organisation industrielle fondent l’émergence de ce plan. L’un des axes majeurs de Power 8 est une meilleure intégration de l’organisation industrielle caractérisée par une quadruple division du travail. Tout d’abord, il est recherché une mise en cohérence internationale et européenne des « business units » d’Airbus et d’EADS. Il existe ensuite une répartition nationale de la charge productive entre les sites internes de l’avionneur. Puis, il s’opère une décomposition des tâches au sein même d’Airbus Toulouse. Enfin, apparaît une division du travail entre Airbus et son réseau de fournisseurs. Une dimension supplémentaire, plus transversale, explique l’émergence de ce plan. L’environnement concurrentiel s’intensifie et renforce l’exigence de performance des deux constructeurs aéronautiques majeurs : Boeing et Airbus. Enfin, la perspective historique ne peut être ignorée. Ce plan s’inscrit dans un continuum de routines et de sentiers de dépendance. D’après la théorie évolutionniste, la firme évolue le long d’une trajectoire dictée par l’accumulation dynamique d’actifs spécifiques au cœur de compétences de la firme.
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C’est bien la conjugaison de ces divers motifs qui explique le pourquoi de cette restructuration. Pour reprendre la typologie historique des formes de recentrage de Batsch, si le plan Power 8 est un recentrage offensif, il n’en demeure pas moins un recentrage financier fondé « sur la recherche de la performance actionnariale (création de valeur, gouvernance des dirigeants) dans un environnement doublement marqué par la croissance de la taille des marchés (mondialisation) et par une contrainte de concentration des capitaux investis sur des cibles privilégiées » [Batsch, 2002, p. 18].
Le contenu du plan Power 8 Ce nouveau projet a conduit Airbus à entamer une réflexion sur son cœur de compétences. Power 8 peut être envisagé comme la formalisation concrète de la stratégie de recentrage d’Airbus. En ce qui concerne le « core business », un travail en deux temps a été effectué. Dans un premier temps, des critères clés de définition des activités appartenant au « cœur de métier » de l’avionneur ont été identifiés. Ceux-ci constituent l’outillage permettant d’aboutir à un recentrage des activités. Ces critères sont l’intégrité et la sécurité de l’avion, la différenciation technologique et commerciale, la complexité des technologies, l’architecture cabine et intégration dans l’avion, l’opérabilité (« operability ») et fiabilité, la maturité à l’entrée en service, la compétitivité des coûts et la valeur ajoutée pour Airbus. De même, les activités d’intégration font partie du « cœur de métier ». Ce sont l’architecture avion et cabine, l’intégration de domaine, les essais et les chaînes d’assemblage final. Dans un second temps, une décomposition entre activités engineering et activités industrielles a été pensée. Les activités engineering critiques sont considérées comme cœur de métier telles que les activités conception non spécifique et spécifique associées à la pointe avant (cockpit, train avant, baie électronique), le tronçon central et arrière, la voilure, le système de propulsion, l’intégration de la cabine dans le fuselage et l’intégration systèmes. On peut ici s’interroger sur l’absence étonnante des systèmes embarqués depuis longtemps considérés comme le « cœur du cœur » puisqu’ils sont au centre d’enjeux techniques et économiques importants. Les activités industrielles telles que l’assemblage, installation, équipement et customisation du fuselage, de l’« Horizontal Tail Plane » et du « Vertical Tail Plane », de la voilure, du mât et de la cabine font également partie du cœur de métier d’Airbus. Cette réduction d’activités conduit à privilégier un nombre restreint de pôles stratégiques ou la valorisation d’un des métiers de base de l’entreprise. Cette transformation peut conduire à une situation extrême de « pure player ». Ceci semble être le cas d’Airbus avec son rôle d’avionneurd’architecte intégrateur.
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Outre la perspective financière, le plan Power 8 amène Airbus à définir sa politique industrielle de manière plus précise et à modifier substantiellement sa stratégie d’achat. Cette mutation stratégique s’est opérée en amont comme en aval c’est-à-dire sur « le quoi et comment acheter » et sur « le pourquoi et comment travailler différemment » avec les fournisseurs de premier rang. Ces deux perspectives sont mises en pratique au sein d’Airbus. D’une part, sur « le comment et quoi acheter », on assiste à la mise en place d’une nouvelle politique système chez Airbus nommée « New System Policy ». Elle a pour objet une implication et une responsabilisation plus importantes des fournisseurs de systèmes embarqués. D’autre part, sur « le comment travailler différemment » avec les fournisseurs, il existe une réflexion menée conjointement avec ces derniers, projet appelé « Supplier Council ». Il vise à poser les bases d’une nouvelle façon de travailler avec les fournisseurs de premier rang. La finalité est une plus grande coopération fondée sur une approche partenariale et une optimisation des relations. La formalisation et la mise en œuvre concrète du plan Power 8 impliquent un repositionnement du périmètre d’activité d’Airbus. Les frontières de la firme s’en trouvent alors modifiées. Si l’on reprend l’analyse de Hobday [2000, p. 874-875] relative au « Project-Based Organisation », « le projet est le mécanisme de coordination et d’intégration des principales fonctions de la firme (production, R&D, engineering, marketing, personnel et finance) […], la connaissance, les capacités et les ressources de la firme sont construites au travers de l’exécution de projets majeurs ». Dans cette perspective, le plan Power 8 apparaît comme le mécanisme qui détermine les frontières de l’organisation et non l’inverse. Une des conséquences majeures résultant de ce projet, est un impact sur les relations entre Airbus et ses fournisseurs.
CONSÉQUENCES ORGANISATIONNELLES SUR LA STRUCTURATION DES MODES DE COORDINATION ENTRE AIRBUS ET SES FOURNISSEURS Le plan de restructuration Power 8 et la mise en œuvre par Airbus d’une nouvelle stratégie industrielle fondée sur le recentrage et l’externalisation supposent des rapports différents aux fournisseurs. Airbus opère une dualité des modes de coordination des relations verticales. Nous étayerons notre propos par l’exemple des projets « Nouvelle Politique Système » et « Supplier Council ».
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L’émergence d’une dualité des modes de coordination implémentée par Airbus La coordination des relations de sous-traitance est intrinsèque à la logique organisationnelle. La recherche d’une efficience industrielle au sein d’une firme telle qu’Airbus conduit à une gestion duale de ses fournisseurs. Une dualité des modes de coordination des relations verticales. – Venkatesan [1992] considère qu’il existe une différence stratégique entre les segments d’un même produit, selon leurs apports respectifs à la compétitivité de la firme. Les sous-systèmes les plus stratégiques sont des entrants à forte valeur ajoutée se rapportant au cœur de compétence de la firme vendeuse. Ils peuvent être utiles à la différenciation du produit final [Dyer, Cho et Chu, 1998] et influencent directement les principaux attributs (y compris le coût) du produit fini. Les sous-systèmes non stratégiques développent essentiellement une technologie mature. Ce sont des entrants relativement standard. Leur conception spécialisée ne présente pas de caractère véritablement différenciant pour le produit final. Le degré stratégique des sous-ensembles sous-traités va alors influer sur la politique fournisseurs, c’est-à-dire sur le besoin de coordination entre l’acheteur et le vendeur. En vertu de l’opposition entre modèle japonais et américain [Clark, 1989 ; Dyer, Cho et Chu, 1998], nous distinguons deux grands types de relations aux fournisseurs. D’une part, l’approche traditionnelle, dite « Arm’s Length », ayant prévalu jusqu’à la fin des années 1980, donne une priorité absolue aux coûts. L’architecte pilote les opérations, dans une optique de rapport de force, en conservant la maîtrise technique du produit et en se donnant les moyens de remettre en cause le choix des fournisseurs (approvisionnement multisources), en fonction des prix qu’ils pratiquent. L’architecte agit en véritable donneur d’ordres, en standardisant au maximum les interfaces pour flexibiliser son réseau de sous-traitants et réduire ses coûts. Un cahier des charges techniques souvent très précis est requis. D’autre part, depuis la fin des années 1980, le recentrage des firmes sur leur cœur de compétences et la désintégration verticale des activités, ont permis le développement des alliances stratégiques [Jarillo, 1988 ; Imai et Baba, 1989]. En effet, pour les segments les plus stratégiques, des partenariats (quasi-hiérarchies) ont été mis en place. Le prix n’est donc plus un critère décisif, il est supplanté par le coût total d’acquisition, incluant l’ensemble des coûts induits par l’approvisionnement (coût, qualité, délais, service après-vente, support, logistique, dysfonctionnements) [Dyer, Cho et Chu, 1998]. Cette approche emprunte la voie de l’analyse dite « Systems Integration ». La dualité des modes de coordination prend sens dans la relation aux fournisseurs de premier rang. En pratique, cette distinction des modes de
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coordination n’est pas évidente : la firme en tête de réseau joue un rôle de donneur d’ordres lorsqu’elle délègue des sous-ensembles peu stratégiques et/ou un rôle d’intégrateur lorsqu’elle délègue des sous-ensembles stratégiques. L’intégrateur s’adresse à des fournisseurs de premier rang qui maîtrisent une compétence stratégique pour la réalisation d’ensembles complets. Ces derniers sont qualifiés de firmes pivots [Mazaud, 2006] car ils jouent un rôle de charnière entre l’intégrateur (Airbus) et leurs propres sous-traitants. Une gestion duale des fournisseurs3 d’Airbus. – L’histoire particulière d’Airbus conduit cette société à conserver en interne les compétences les plus stratégiques [Ravix, 2000], par exemple et de manière non exhaustive la voilure, les systèmes embarqués, les calculateurs de commande de vol, l’avionique, etc., véritables domaines réservés (« core business »). Le plan Power 8 prévoit que plus de 50 % de la production du futur A350XWB soit externalisée. L’avionneur s’adressera à environ une dizaine de fournisseurs globaux de premier rang, assurant le développement, le financement et la réalisation d’ensembles complets (« Workpackages »). Ces fournisseurs de premier rang sont nommés les « Risk Sharing Partners ». Dans l’ensemble, une segmentation stratégique de ses achats conduit Airbus à opérer une véritable segmentation de ses fournisseurs [Zuliani, Jalabert, 2005], et ce pour la plupart des programmes avions qu’ils soient en série ou en développement. Les fournisseurs les moins stratégiques, ceux dont les compétences ne sont pas en lien direct avec le « core business » d’Airbus, n’apportent pas de réelle valeur ajoutée au produit fini. Airbus agit avec eux comme un donneur d’ordres, spécifiant de façon précise les interfaces. L’avionneur ne laisse que très peu de marge de manœuvre à ces sous-traitants, sélectionnés principalement selon un critère de coût. Ils sont d’ailleurs régulièrement mis en concurrence par un système de « benchmarking ». Les fournisseurs les plus stratégiques réalisent des sous-ensembles stratégiques dans le sens où ils apportent une forte valeur ajoutée au produit d’ensemble. Le degré stratégique dépend de la « criticité » (en termes de technicité, sécurité et performance) des équipements et systèmes délégués. Il s’agit par exemple des systèmes d’avionique réalisés par Thalès Avionics ou Rockwell Collins, des équipements sensibles (aérostructures ou équipements mécaniques) tels que des parties de fuselage fournies par Latécoère, ou encore des systèmes de conditionnement d’air réalisés par Liebherr Aerospace. En raison de leur maîtrise d’une compétence stratégique, ces « Risk Sharing Partners » peuvent être qualifiés de firmes pivots. Le mode de coordination développé par l’avionneur avec celles-ci est de type 3. Le terme de fournisseur est ici employé en son sens générique et qualifie indistinctement l’ensemble des sous-traitants d’Airbus.
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« Systems Integration », c’est-à-dire fondé sur la recherche d’une complémentarité de compétences.
Les impacts de Power 8 sur la manière dont Airbus travaille avec ses fournisseurs Depuis la fin des années 1980, notamment dans les industries automobiles et aéronautiques, le recentrage des firmes sur leur cœur de compétence et la désintégration verticale des activités, ont conduit au développement de partenariats d’impartition [Imai et Baba, 1989, Prencipe, 2005]. Nous pouvons parler de partenariat de conception. La « New System Policy » (Nouvelle Politique Système) et le projet « Supplier Council » illustrent parfaitement ce partenariat de conception qui se définit comme « une véritable collaboration stratégique… Plutôt que d’imposer un cahier des charges détaillé, le maître d’œuvre [en l’occurrence ici Airbus] précise les spécifications fonctionnelles du produit et collabore avec le fournisseur pour effectuer les développements nécessaires et mettre en place les moyens de production » [Garette et Dussauge, 1995, p. 147]. Ces fournisseurs possèdent une véritable compétence technique (savoir-faire) et technologique (connaissances). Le renforcement de la collaboration avec les principaux fournisseurs, se formalise par des objectifs fixés par le Comité des fournisseurs, le réseau des approvisionnements d’EADS (« EADS Procurement Network »), et le département Procurement d’Airbus. Ces trois entités « cherchent à améliorer l’efficience de la chaîne d’approvisionnement, à garantir la cohérence des principaux éléments de la stratégie d’approvisionnement d’EADS et à optimiser le partage des meilleures pratiques » [EADS Panorama, 2006]4. Le projet « Supplier Council ». – Le projet « Supplier Council » a un objectif unique qui est de diminuer le coût du cycle de vie de l’avion et de la supply chain et ce pour le bénéfice de tous, à savoir Airbus, ses clients et ses fournisseurs de systèmes et équipements embarqués. Il correspond à la formalisation concrète de la volonté d’Airbus de travailler différemment et mieux avec ses fournisseurs. Il s’agit notamment de renforcer les liens avec les firmes pivots au sein d’une entreprise étendue, c’est-à-dire, selon Naulleau et Guth [2000], un groupe d’entreprises connectées stratégiquement et liées économiquement à différents stades de la chaîne de valeur d’une activité donnée grâce à des systèmes avancés d’information et de logistique. « Supplier Council » comporte six projets, tous orientés vers le futur et la performance économique : l’amélioration des activités de support et des coûts totaux des produits, la définition des règles du jeu pour une implica4. Voir : http://www.eads.net/xml/content/OF00000000400005/4/38/41626384.pdf
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tion et un travail en équipe intégrée, la réduction de la documentation contractuelle, l’amélioration par simplification et harmonisation des procédures de modifications techniques des produits et le « Joint Procurement » et approvisionnement « sourcing » dans les pays « low-cost », l’amélioration globale de la chaîne d’approvisionnement et des risques de management en favorisant une meilleure performance des fournisseurs de second rang communs. Parallèlement à ces projets majeurs, des « workshops » ont été réalisés à l’initiative d’Airbus. Ils ont notamment pour thématique le partage des bénéfices et un nouveau « business model ». La « Nouvelle Politique Système » ou « New System Policy ». – Une « Nouvelle Politique Système » dénommée « New System Policy » est en cours de mise en œuvre parallèlement au « Supplier Council ». Cette politique s’inscrit dans un contexte de limites de charge de travail en termes de capacité opérationnelle et industrielle. Ses buts sont de lancer et d’assumer simultanément le développement de plusieurs programmes avions de manière performante, de répondre aux besoins des clients finaux, de répondre aux concurrents. Les missions de la « New System Policy » sont aussi de proposer un produit-valeur et une valeur associée à un produit, d’impliquer la chaîne des fournisseurs et la chaîne d’approvisionnement, en s’appuyant notamment sur les firmes pivots. La Nouvelle Politique Système est une redéfinition de la stratégie systèmes d’Airbus autour des compétences et capacités clés de l’entreprise. Cette politique peut se résumer en deux termes, « wider & earlier », c’est-à-dire plus large (une approche en terme de packages de systèmes plus conséquents, et surtout plus cohérents et intégrés) et plus tôt (implication plus en amont afin de raccourcir le processus de sélection, travailler conjointement, collaborer dans la co-spécification des exigences techniques). De ces deux projets, il en résulte l’expression de « Risk Sharing Partners » pour qualifier les firmes pivots, c’est-à-dire les fournisseurs de premier rang qui travaillent en étroite collaboration avec Airbus dans une démarche partenariale. Ces firmes pivots ou « Risk Sharing Partners » partagent les bénéfices mais aussi les risques financiers liés aux programmes avions tout en absorbant une part plus ou moins substantielle des coûts de développement appelés « Non Recurring Cost ». Les « Risk Sharing Partners » sont censés avoir un comportement de co-entrepreneurs renforçant leur capacité d’innovation et favorisant des économies de coûts logistiques, de capital circulant, et une économie des coûts de transaction. Tout ceci doit aboutir à l’atteinte d’un meilleur positionnement concurrentiel de la part d’Airbus et de ces « Risk Sharing Partners », par la mise en place de relations de coopération. In fine, que ce soit le « Supplier Council » ou la « Nouvelle Politique Système », ces projets favorisent l’apprentissage organisationnel, c’est-àdire l’accumulation de connaissance par l’organisation [Argyris et Schön,
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2002]. La Nouvelle Politique Système caractérise le « learning by using » de Rosenberg [1982] (apprentissage par utilisation) et le « Supplier Council » correspond au « learning by interacting » de Lundvall [1988] (apprentissage par interaction).
CONCLUSION Les ressources (capital physique, humain et organisationnel) contrôlées par Airbus, lui permettent de mettre en œuvre une stratégie accroissant son efficience et son efficacité. Le plan Power 8 apparaît comme un avantage concurrentiel. Par ailleurs, l’originalité de ce plan réside dans le fait qu’il va à l’encontre du schéma stratégique habituel d’Airbus. Selon Pritchard [2001], Esty et Ghemawat [2002] ou encore Pritchard et MacPherson [2004], la comparaison de l’organisation productive de Boeing à celle d’Airbus met en évidence une trajectoire divergente en termes de stratégie internalisation/externalisation choisie. L’intégration des systèmes est bien plus développée dans l’organisation productive Airbus. « Dans le cas Airbus, il est intéressant de noter que les composants de structure, complexes ou critiques, sont produits en interne (particulièrement pour les nouveaux modèles) et que l’externalisation est plus utilisée pour les modèles en fin de cycle de vie » [Pritchard et MacPherson, 2004, p. 59]. Or, le plan Power 8 se fonde sur la stratégie inverse puisqu’une première application concrète sur le programme en développement l’A350 XWB est prévue. Il constitue donc un renversement du modèle d’externalisation classique traditionnellement adopté par Airbus qui connaît une réelle mutation de sa stratégie. Boeing semble avoir une autre vision de l’externalisation. En effet, pour l’avionneur américain, le succès d’une opération d’externalisation dépend positivement de la gestion efficiente des fournisseurs plutôt que de la nature des activités externalisées. Cependant, une nuance doit être apportée quant à la gestion des relations avec les fournisseurs. Si une gestion duale est théoriquement effective, la réalité n’est pas aussi tranchée. La difficulté se trouve dans la tentative de compréhension d’un phénomène en cours d’évolution, mais aussi dans le flou des modes de coordinations développés par les avionneurs. Preuve en est le difficile consensus terminologique qui se trame autour de la nomination des fournisseurs, sous-traitants voire cotraitants. Ce manque de consensus sémantique sous-tend des questions de représentations derrières lesquelles s’affrontent rapports de forces et partage des risques.
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La franchise : une gouvernance pour les entreprises dans le transport routier de marchandises ?
Délila Allam et Emeric Lendjel1
INTRODUCTION Depuis l’affaire « France Acheminement » qui s’est soldée par la mise en liquidation de ce réseau de messagerie express (transport de colis de moins de 30 kg) consécutivement à la série de procès (arrêt de la Cour de cassation du 25 février 1998) intentés par les franchisés pour « travail dissimulé » [BTL, 2000], le contrat de franchise a mauvaise réputation dans le secteur des transports. Aucune tentative de création d’une franchise ne s’était produite pendant des années (à l’exception du déménagement). En 2005, le groupe de transport routier de marchandises Norbert Dentressangle (par la suite ND) a pourtant fait une nouvelle tentative, mais sur un segment de marché (le transport interurbain de « grands volumes ») différent de celui de la messagerie express. La rareté des contrats de franchise dans les transports résulterait-elle d’un simple accident historique ou serait-elle l’indice d’une difficulté propre à ce secteur ? En effet, la création de ND Franchise pourrait passer pour anecdotique au vu de l’importante palette des formes organisationnelles que comporte déjà le secteur du transport routier de marchandises en France. On y rencontre parmi les quelque 40 000 entreprises du secteur de multiples modalités organisationnelles pour mailler un réseau de transport : entre les deux pôles traditionnels – la firme intégrée et le recours au marché par l’affrètement spot – cohabitent des groupements de transporteurs comme Astre ou Flo, pour ne citer que les 1. Les auteurs tiennent à remercier l’ensemble des responsables de ND Franchise pour l’accueil qu’ils leur ont réservé et, plus généralement, l’ensemble des acteurs du transport routier de marchandises qui ont accepté d’échanger avec eux. Bien évidemment, ils restent responsables de leurs propos.
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plus connus, dotés de formes juridiques très diverses (coopérative, association, SARL, GIE, etc.) [LET, 2005], et de nombreuses relations contractuelles (sous-traitance, location de véhicule avec chauffeur, etc.) [Lendjel, 2002 ; Savy, 2007]. La franchise ne serait donc qu’une forme juridique supplémentaire pour constituer un réseau ? Selon nous au contraire, elle témoigne d’une recherche incessante de solutions organisationnelles, mises à l’épreuve de l’efficacité économique. Aujourd’hui, la pluralité des pratiques professionnelles rend le secteur comparable à un « laboratoire d’expérimentation organisationnelle ». L’objectif de ce papier consiste à s’interroger sur l’intérêt de la franchise comme stratégie de développement pour les entreprises de Transport Routier de Marchandises (TRM). Au plan conceptuel, la franchise constitue une structure de gouvernance particulière pour coordonner la volonté d’entrepreneurs – juridiquement indépendants – à créer et partager la valeur issue des actifs spécifiques mis en commun. En ce sens, cette organisation est un membre de la famille hybride. Ainsi, en s’engageant dans la construction d’un réseau de franchise, la décision d’une entreprise de TRM se ramène à une problématique désormais bien connue des théories de la firme : faire ou faire faire voire, faire et faire faire [Bradach, 1997 ; Chabaud et al., 2005] pour celles qui pratiquent la cohabitation de formes comme dans le groupe ND. La spécificité de la coopération interfirmes dans la franchise repose, contrairement aux groupements de transporteurs, sur une asymétrie des droits juridiques et économiques entre les membres du réseau (franchiseur et franchisés) [Allam et al., 1999]. Elle conjugue donc l’engagement patrimonial des acteurs (incitation des formes hybrides) et une forme de contrôle des prestations [Lafontaine, 2005]. Pour être efficace, elle suppose dès lors de trouver les mécanismes de gouvernance pour réduire les coûts relatifs à une perte d’incitations en raison de l’asymétrie des pouvoirs de décisions entre les deux entrepreneurs. Il s’agit donc de parvenir à un équilibre entre incitation, contrôle et coordination. Cette spécificité en fait précisément la difficulté et sa mauvaise réputation dans le secteur des transports. Nous montrerons à travers l’analyse du cas de ND Franchise, comment les mécanismes de gouvernance développés par cette firme lui permettent de parvenir à un équilibre entre l’incitation et le contrôle. En particulier, nous montrerons que cet équilibre résulte d’une innovation jamais testée en France, à notre connaissance, relative à la valorisation de l’actif de réseau et à sa répartition des droits de propriété. En prenant appui sur la théorie des coûts de transaction et sur l’économie des transports, nous examinerons d’abord les attributs des transactions dans le transport routier de marchandises pour souligner la nécessaire coordination des flux. Ensuite, à l’aide de l’examen de l’alignement des structures de gouvernances adoptées sur les attributs des transactions, nous étudierons précisément les conditions de réussite de la franchise dans le TRM. Il s’agira de montrer comment elle permet d’accroître, dans le TRM, la performance entrepreneuriale des partenaires à travers la dépendance économique qu’elle construit.
LA FRANCHISE : UNE GOUVERNANCE POUR LES ENTREPRISES…
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DE LA NÉCESSAIRE COORDINATION DES FLUX DANS LE TRANSPORT ROUTIER DE MARCHANDISES La thèse n’est pas nouvelle [Arrunada et al., 2004], les attributs de la transaction de TRM semblent plaider en faveur de la quasi-intégration. Nous voulons éprouver dans cette section la validité de cet énoncé. Nous nous apercevrons que la diversité des services ne permet pas de l’affirmer a priori, mais qu’il convient de segmenter l’analyse en fonction du segment d’activité.
Les deux segments d’activités du TRM On le sait, une prestation de transport de marchandises se caractérise par un déplacement spatial de marchandises sous contrainte de délai et de coût [Baumol et Vinodt, 1970]. Tout mode de transport peut alors se caractériser abstraitement par deux variables : son prix unitaire et le temps de transport. Le secteur du transport routier de marchandises comporte en conséquence plusieurs « modes » de transport ayant chacun des coordonnées différentes dans l’espace des prix et des temps de transport. À cette distinction théorique correspond une segmentation assez fine du marché du transport routier de marchandises [Artous et Salini, 1997 ; Nickerson et Silverman, 2001]. Les auteurs identifient ainsi deux pôles dans ce secteur avec, d’un côté, le transport de lot et, de l’autre, la messagerie ou le groupage. Le transport de lot complet correspond à l’envoi d’un lot de marchandises « unitisées » (généralement sur palettes) remplissant les capacités maximales du véhicule, que ce soit en poids (environ 26 tonnes de charge utile pour un ensemble routier totalisant 40 tonnes de PTRA) ou en volume [Artous, 2000]. Par opposition, la messagerie comporte une activité de groupage et de distribution qui implique des passages à quai pour chargement, déchargement et éventuellement stockage. Ces plates-formes servent alors d’opérateurs de massification/parcellisation des flux [Savy, 2007]. On comprend dès lors que les actifs impliqués peuvent être très différents d’un segment d’activité à un autre du transport routier de marchandises. La fonction de production dans le transport de lot est a priori assez simple puisqu’elle ne requiert pour ainsi dire que le couple véhicule/chauffeur2, assisté d’un téléphone. En moyenne, 87 % des coûts dans le TRM sont directement engendrés par ce couple : coûts de personnel de conduite, 2. Remarquons que la notion de « couple » prend ici un sens fort, puisque dans la plupart des entreprises, le chauffeur utilise exclusivement un ensemble routier particulier qu’il considère souvent comme sien et dont il est responsable [Artous et Salini, 1997 ; Nickerson et Silverman, 2001]. À l’exception des véhicules de moins de 3,5 tonnes de PTAC, peu d’entreprises ont réussi à dissocier ce couple alors même qu’il conduit à une sous-utilisation du vecteur de transport.
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LES TRANSFORMATIONS DE LA FIRME : ÉVOLUTIONS RÉCENTES
coûts de carburants, financement de véhicules, coûts de maintenance et d’entretien-réparation, pneumatiques, frais d’assurances, frais de péages, taxes à l’essieu3. La fonction de production est différente et plus complexe dans la messagerie, en raison des opérations de groupage/dégroupage qu’elle implique [Savy, 2007]. Artous relève ainsi que le transport de lot et la messagerie sont deux « métiers » différents, aux logiques économiques bien distinctes : le transport de lot consiste à « optimiser le couple camion/chauffeur », alors que la messagerie optimise « la circulation de flux à l’intérieur d’un réseau de plates-formes » [Artous, 2000, p. 2]. Après cette clarification, il convient d’identifier les attributs de la transaction de transport interurbain de lots complets (code NAF 602 M).
Le transport de lot complet La présente contribution ne traitant que du développement récent du système de franchise dans le TRM français, l’analyse des attributs de la transaction de transport de lot complet prendra appui sur l’analyse de la stratégie de ND franchise. Toute transaction sur une marchandise relève d’un transfert de droit de propriété entre le vendeur et l’acheteur [Williamson, 1985]. Ce transfert de droit s’accompagne en général d’un transport mobilisant un prestataire de transport, sauf si cette activité se fait par des moyens propres. Trois acteurs au minimum sont donc impliqués par cette opération : l’expéditeur, le destinataire et le prestataire de transport4. La transaction de transport de lot se définit donc comme le transfert de droit de propriété sur un service de transport d’une charge complète entre le ou les donneurs d’ordre et le ou les opérateurs qui exécutent le transport proprement dit, entendu comme des unités technologiquement séparables. Les actifs mobilisés pour cette transaction sont a priori d’un degré de spécificité moyen au vu de la diversité des structures de gouvernances observées en France sur ce segment d’activité. Examinons-les successivement. Actifs physiques. – Selon Nickerson et Silverman [2001], le transport de lot mobilise des actifs physiques assez facilement redéployables. Les tracteurs routiers et leur semi-remorque sont dotés d’équipements assez standard (même s’il existe une multiplicité de semi-remorques spécialisées comme les citernes chimiques ou alimentaires, etc.) et s’échangent facilement sur le marché de l’occasion. On relève toutefois qu’il existe des coûts engendrés par leur redéployabilité [Williamson, 1989]. La revente de ces actifs engendre toujours une perte de valeur du fait (1) de la forte décote que subit la valeur de revente du véhicule sur le marché de l’occasion dès sa 3. http://www.cnr.fr/etudes/france/e-docs/00/00/00/ 25/document_indices_cnr.phtml#haut 4. Lorsque le prestataire sous-traite la prestation, il devient « commissionnaire de transport » [Lamy Transport, 2008, t.1, p. 5].
LA FRANCHISE : UNE GOUVERNANCE POUR LES ENTREPRISES…
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première utilisation ; (2) des frais liés à la transaction proprement dite : les frais de contrôles techniques du véhicule, les frais fiscaux liés au changement de propriétaire et de région du véhicule ; (3) des frais liés à la modification de l’apparence du véhicule (changement des couleurs du véhicule, nouveau logo, etc.). L’ensemble de ces coûts se répartit entre le vendeur et l’acquéreur en fonction de la valeur de revente négociée. Un deuxième type d’actif physique est souvent détenu en propre par le transporteur. La quasi-totalité des entreprises (de plus de cinquante salariés) dispose d’une cuve permettant le stockage d’une quantité importante de carburant. Les véhicules font ainsi leur plein de gazole à moindre coût. Cet actif, souvent enterré, engendre aussi une spécificité de site. Comme d’autres, les entreprises de TRM peuvent disposer d’actifs immobiliers. Dans certains cas, elles peuvent avoir à leur disposition des entrepôts et des parkings. Les autres actifs ont trait aux systèmes informatiques embarqués. Certains équipements sont standards, comme les téléphones mobiles ou les GPS. D’autres, comme les pistolets à scanner les codes-barres nécessitent le déploie